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:Il marchait ainsi qu'au temps o il portait l'uniforme des hussards, la poitrine bombe, les jambes un peu entrouvertes comme s'il venait de descendre de cheval  ; et il avanait brutalement dans la rue pleine de monde, heurtant les paules, poussant les gens pour ne point se dranger de sa route. Il inclinait lgrement sur l'oreille son chapeau  haute forme assez dfrachi, et battait le pav de son talon. Il avait l'air de toujours dfier quelqu'un, les passants, les maisons, la ville entire, par chic de beau soldat tomb dans le civil. 
:Quoique habill d'un complet de soixante francs, il gardait une certaine lgance tapageuse, un peu commune, relle cependant. Grand, bien fait, blond, d'un blond chtain vaguement roussi, avec une moustache retrousse, qui semblait mousser sur sa lvre, des yeux bleus, clairs, trous d'une pupille toute petite, des cheveux friss naturellement, spars par une raie au milieu du crne, il ressemblait bien au mauvais sujet des romans populaires. 
:C'tait une de ces soires d't o l'air manque dans Paris. La ville, chaude comme une tuve, paraissait suer dans la nuit touffante. Les gouts soufflaient par leurs bouches de granit leurs haleines empestes, et les cuisines souterraines jetaient  la rue, par leurs fentres basses, les miasmes infmes des eaux de vaisselle et des vieilles sauces. 
:Et il se rappelait ses deux annes d'Afrique, la faon dont il ranonnait les Arabes dans les petits postes du Sud. Et un sourire cruel et gai passa sur ses lvres au souvenir d'une escapade qui avait cot la vie  trois hommes de la tribu des Ouled-Alane et qui leur avait valu,  ses camarades et  lui, vingt poules, deux moutons et de l'or, et de quoi rire pendant six mois. 
:A Paris, c'tait autre chose. On ne pouvait pas marauder gentiment, sabre au ct et revolver au poing, loin de la justice civile, en libert, il se sentait au coeur tous les instincts du sous-off lch en pays conquis. Certes il les regrettait, ses deux annes de dsert. Quel dommage de n'tre pas rest l-bas  ! Mais voil, il avait espr mieux en revenant. Et maintenant  !... Ah  ! oui, c'tait du propre, maintenant  ! 
:La foule glissait autour de lui, extnue et lente, et il pensait toujours  : " Tas de brutes  ! tous ces imbciles-l ont des sous dans le gilet. " Il bousculait les gens de l'paule, et sifflotait des airs joyeux. Des messieurs heurts se retournaient en grognant  ; des femmes prononaient  : " En voil un animal  ! " 
:Il passa devant le Vaudeville, et s'arrta en face du caf Amricain, se demandant s'il n'allait pas prendre son bock, tant la soif le torturait. Avant de se dcider, il regarda l'heure aux horloges lumineuses, au milieu de la chausse. Il tait neuf heures un quart. Il se connaissait  : ds que le verre plein de bire serait devant lui, il l'avalerait. Que ferait-il ensuite jusqu' onze heures  ? 
:Duroy, surpris, le regardait. Il tait bien chang, bien mri. Il avait maintenant une allure, une tenue, un costume d'homme pos, sr de lui, et un ventre d'homme qui dne bien. Autrefois il tait maigre, mince et souple, tourdi, casseur d'assiettes, tapageur et toujours en train. En trois ans Paris en avait fait quelqu'un de tout autre, de gros et de srieux, avec quelques cheveux blancs sur les tempes, bien qu'il n'et pas plus de vingt-sept ans. 
:" Ne fais pas a, c'est stupide, quand tu devrais gagner dix mille francs. Tu te fermes l'avenir du coup. Dans ton bureau, au moins, tu es cach, personne ne te connat, tu peux en sortir, si tu es fort, et faire ton chemin. Mais une fois cuyer, c'est fini. C'est comme si tu tais matre d'htel dans une maison o tout Paris va dner. Quand tu auras donn des leons d'quitation aux hommes du monde ou  leurs fils, ils ne pourront plus s'accoutumer  te considrer comme leur gal. " 
:Au-dessus de la porte s'talait, comme un appel, en grandes lettres de feu dessines par des flammes de gaz  : La Vie Franaise. Et les promeneurs passant brusquement dans la clart que jetaient ces trois mots clatants apparaissaient tout  coup en pleine lumire, visibles, clairs et nets comme au milieu du jour, puis rentraient aussitt dans l'ombre. 
:Forestier poussa cette porte  : " Entre ", dit-il. Duroy entra, monta un escalier luxueux et sale que toute la rue voyait, parvint dans une antichambre, dont les deux garons de bureau salurent son camarade, puis s'arrta dans une sorte de salon d'attente, poussireux et frip, tendu de faux velours d'un vert pisseux, cribl de taches et rong par endroits, comme si des souris l'eussent grignot. 
:Une odeur trange, particulire, inexprimable, l'odeur des salles de rdaction, flottait dans ce lieu. Duroy demeurait immobile, un peu intimid, surpris surtout. De temps en temps des hommes passaient devant lui, en courant, entrs par une porte et partis par l'autre avant qu'il et le temps de les regarder. 
:Une vapeur de tabac voilait un peu, comme un trs fin brouillard, les parties lointaines, la scne et l'autre ct du thtre. Et s'levant sans cesse, en minces filets blanchtres, de tous les cigares et de toutes les cigarettes que fumaient tous ces gens, cette brume lgre montait toujours, s'accumulait au plafond, et formait, sous le large dme, autour du lustre, au-dessus de la galerie du premier charge de spectateurs, un ciel ennuag de fume. 
:Et on les enferma dans une petite bote en bois, dcouverte, tapisse de rouge, et qui contenait quatre chaises de mme couleur, si rapproches qu'on pouvait  peine se glisser entre elles. Les deux amis s'assirent  : et,  droite comme  gauche, suivant une longue ligne arrondie aboutissant  la scne par les deux bouts, une suite de cases semblables contenait des gens assis galement et dont on ne voyait que la tte et la poitrine. 
:On voyait, sous le maillot, se dessiner les muscles des bras et des jambes  ; il gonflait sa poitrine pour dissimuler son estomac trop saillant  ; et sa figure semblait celle d'un garon coiffeur, car une raie soigne ouvrait sa chevelure en deux parties gales, juste au milieu du crne. Il atteignait le trapze d'un bond gracieux, et, pendu par les mains, tournait autour comme une roue lance  ; ou bien, les bras raides, le corps droit, il se tenait immobile, couch horizontalement dans le vide, attach seulement  la barre fixe par la force des poignets. 
:Duroy n'coutait plus. Une de ces femmes, s'tant accoude  leur loge, le regardait. C'tait une grosse brune  la chair blanchie par la pte,  l'oeil noir, allong, soulign par le crayon, encadr sous des sourcils normes et factices. Sa poitrine, trop forte, tendait la soie sombre de sa robe  ; et ses lvres peintes, rouges comme une plaie, lui donnaient quelque chose de bestial, d'ardent, d'outr, mais qui allumait le dsir cependant. 
:Ils sortirent, et furent aussitt entrans dans le courant des promeneurs. Presss, pousss, serrs, ballotts, ils allaient, ayant devant les yeux un peuple de chapeaux. Et les filles, deux par deux, passaient dans cette foule d'hommes, la traversaient avec facilit, glissaient entre les coudes, entre les poitrines, entre les dos, comme si elles eussent t bien chez elles, bien  l'aise,  la faon des poissons dans l'eau, au milieu de ce flot de mles. 
:Elle sourit en apercevant Duroy, comme si leurs yeux se fussent dit dj des choses intimes et secrtes  ; et, prenant une chaise, elle s'assit tranquillement en face de lui et fit asseoir son amie, puis elle commanda d'une voix claire  : " Garon, deux grenadines  ! " Forestier, surpris, pronona  : " Tu ne te gnes pas, toi  ! " 
:Duroy, intimid, ne trouvait rien  dire. Il retroussait sa moustache frise en souriant d'une faon niaise. Le garon apporta les sirops, que les femmes burent d'un seul trait  ; puis elles se levrent, et la brune, avec un petit salut amical de la tte et un lger coup d'ventail sur le bras, dit  Duroy  : " Merci, mon chat. Tu n'as pas la parole facile. " 
:Il tait un peu gn, intimid, mal  l'aise. Il portait un habit pour la premire fois de sa vie, et l'ensemble de sa toilette l'inquitait  : Il la sentait dfectueuse en tout, par les bottines non vernies mais assez fines cependant, car il avait la coquetterie du pied, par la chemise de quatre francs cinquante achete le matin mme au Louvre, et dont le plastron trop mince ce cassait dj. Ses autres chemises, celles de tous les jours, ayant des avaries plus ou moins graves, il n'avait pu utiliser mme la moins abme. 
:Il montait lentement les marches, le coeur battant, l'esprit anxieux, harcel surtout par la crainte d'tre ridicule  ; et, soudain, il aperut en face de lui un monsieur en grande toilette qui le regardait. Ils se trouvaient si prs l'un de l'autre que Duroy fit un mouvement en arrire, puis il demeura stupfait  : c'tait lui-mme, reflt par une haute glace en pied qui formait sur le palier du premier une longue perspective de galerie. Un lan de joie le fit tressaillir, tant il se jugea mieux qu'il n'aurait cru. 
:Mais Duroy, tout  coup perdant son aplomb, se sentit perclus de crainte, haletant. Il allait faire son premier pas dans l'existence attendue, rve. Il s'avana, pourtant. Une jeune femme blonde tait debout qui l'attendait, toute seule, dans une grande pice bien claire et pleine d'arbustes, comme une serre. 
:Duroy se rassurait sous son regard, qui lui rappelait sans qu'il st pourquoi, celui de la fille rencontre la veille aux Folies-Bergre. Elle avait les yeux gris, d'un gris azur qui en rendait trange l'expression, le nez mince, les lvres fortes, le menton un peu charnu, une figure irrgulire et sduisante, pleine de gentillesse et de malice. C'tait un de ces visages de femme dont chaque ligne rvle une grce particulire, semble avoir une signification, dont chaque mouvement parat dire ou cacher quelque chose. 
:Mais la porte s'ouvrit de nouveau, et un petit gros monsieur, court et rond, parut, donnant le bras  une grande et belle femme, plus haute que lui, beaucoup plus jeune, de manires distingues et d'allure grave. M. Walter, dput, financier, homme d'argent et d'affaires, juif et mridional, directeur de La Vie Franaise, et sa femme, ne Basile-Ravalau, fille du banquier de ce nom. 
:Duroy se trouvait plac entre Mme de Marelle et sa fille. Il se sentait de nouveau gn, ayant peur de commettre quelque erreur dans le maniement conventionnel de la fourchette, de la cuiller ou des verres. Il y en avait quatre, dont un lgrement teint de bleu. Que pouvait-on boire dans celui-l  ? 
:Duroy cherchait en vain quelque compliment  lui faire, et, ne trouvant rien, il s'occupait de sa fille, lui versait  boire, lui tenait ses plats, la servait. L'enfant, plus svre que sa mre, remerciait avec une voix grave, faisait de courts saluts de la tte  : " Vous tes bien aimable, monsieur ", et elle coutait les grandes personnes d'un petit air rflchi. 
:Le dner tait fort bon, et chacun s'extasiait. M. Walter mangeait comme un ogre, ne parlait presque pas, et considrait d'un regard oblique, gliss sous ses lunettes, les mets qu'on lui prsentait. Norbert de Varenne lui tenait tte et laissait tomber parfois des gouttes de sauce sur son plastron de chemise. 
:Duroy avait trouv le corton de son got et il laissait chaque fois emplir son verre. Une gaiet dlicieuse entrait en lui  ; une gaiet chaude, qui lui montait du ventre  la tte, lui courait dans les membres, le pntrait tout entier. Il se sentait envahi par un bien-tre complet, un bien-tre de vie et de pense, de corps et d'me. 
:" Oui... ils sauront tout, except l'agriculture. Ils parleront l'arabe, mais ils ignoreront comment on repique des betteraves et comment on sme du bl. Ils seront mme forts en escrime, mais trs faibles sur les engrais. Il faudrait au contraire ouvrir largement ce pays neuf  tout le monde. Les hommes intelligents s'y feront une place, les autres succomberont. C'est la loi sociale. " 
:" Ce qui manque le plus l-bas, c'est la bonne terre. Les proprits vraiment fertiles cotent aussi cher qu'en France, et sont achetes, comme placements de fonds, par des Parisiens trs riches. Les vrais colons, les pauvres, ceux qui s'exilent faute de pain, sont rejets dans le dsert, o il ne pousse rien, par manque d'eau. " 
:Il parla avec une certaine verve hbleuse, excit par le vin et par le dsir de plaire  ; il raconta des anecdotes de rgiment, des traits de la vie arabe, des aventures de guerre. Il trouva mme quelques mots colors pour exprimer ces contres jaunes et nues, interminablement dsoles sous la flamme dvorante du soleil. 
:" Mais faites-nous tout de suite une petite srie fantaisiste sur l'Algrie. Vous raconterez vos souvenirs, et vous mlerez  a la question de la colonisation, comme tout  l'heure. C'est d'actualit, tout  fait d'actualit, et je suis sr que a plaira beaucoup  nos lecteurs. Mais dpchez-vous  ! Il me faut le premier article pour demain ou aprs-demain, pendant qu'on discute  la Chambre, afin d'amorcer le public. " 
:Tout le monde s'inclina vers le Patron, qui souriait, et Duroy, gris de triomphe, but d'un trait. Il aurait vid de mme une barrique entire, lui semblait-il  ; il aurait mang un boeuf, trangl un lion. Il se sentait dans les membres une vigueur surhumaine, dans l'esprit une rsolution invincible et une esprance infinie. Il tait chez lui, maintenant, au milieu de ces gens  ; il venait d'y prendre position, d'y conqurir sa place. Son regard se posait sur les visages avec une assurance nouvelle, et il osa, pour la premire fois, adresser la parole  sa voisine  : 
:Tous les hommes maintenant parlaient en mme temps, avec des gestes et des clats de voix  ; on discutait le grand projet du chemin de fer mtropolitain. Le sujet ne fut puis qu' la fin du dessert, chacun ayant une quantit de choses  dire sur la lenteur des communications dans Paris, les inconvnients des tramways, les ennuis des omnibus et la grossiret des cochers de fiacre. 
:Et ils se mirent  causer. Il avait la parole facile et banale, du charme dans la voix, beaucoup de grce dans le regard et une sduction irrsistible dans la moustache. Elle s'bouriffait sur sa lvre, crpue, frise, jolie, d'un blond teint de roux avec une nuance plus ple dans les poils hrisss des bouts. 
:Elle lui raconta  son tour des anecdotes, avec un entrain facile de femme qui se sait spirituelle et qui veut toujours tre drle  ; et, devenant familire, elle posait la main sur son bras, baissait la voix pour dire des riens, qui prenaient ainsi un caractre d'intimit. Il s'exaltait intrieurement  frler cette jeune femme qui s'occupait de lui. Il aurait voulu tout de suite se dvouer pour elle, la dfendre, montrer ce qu'il valait, et les retards qu'il mettait  lui rpondre indiquaient la proccupation de sa pense. 
:Quand il se retrouva sur l'escalier, il eut envie de descendre en courant, tant sa joie tait vhmente, et il s'lana, enjambant les marches deux par deux  ; mais tout  coup, il aperut, dans la grande glace du second tage, un monsieur press qui venait en gambadant  sa rencontre, et il s'arrta net, honteux comme s'il venait d'tre surpris en faute. 
:Quand Georges Duroy se retrouva dans la rue, il hsita sur ce qu'il ferait. Il avait envie de courir, de rver, d'aller devant lui en songeant  l'avenir et en respirant l'air doux de la nuit  ; mais la pense de la srie d'articles demands par le pre Walter le poursuivait, et il se dcida  rentrer tout de suite pour se mettre au travail. 
:Ses murs, tendus d'un papier gris  bouquets bleus, avaient autant de taches que de fleurs, des taches anciennes, suspectes, dont on n'aurait pu dire la nature, btes crases ou gouttes d'huile, bouts de doigts graisss de pommade ou cume de la cuvette projete pendant les lavages. Cela sentait la misre honteuse, la misre en garni de Paris. Et une exaspration le souleva contre la pauvret de sa vie. Il se dit qu'il fallait sortir de l, tout de suite, qu'il fallait en finir ds le lendemain avec cette existence besogneuse. 
:Son pre et sa mre tenaient un petit cabaret, une guinguette o les bourgeois des faubourgs venaient djeuner le dimanche  : A la Belle-Vue. Ils avaient voulu faire de leur fils un monsieur et l'avaient mis au collge. Ses tudes finies et son baccalaurat manqu, il tait parti pour le service avec l'intention de devenir officier, colonel, gnral. Mais dgot de l'tat militaire bien avant d'avoir fini ses cinq annes, il avait rv de faire fortune  Paris. 
:Il y tait venu, son temps expir, malgr les prires du pre et de la mre, qui, leur songe envol, voulaient le garder maintenant. A son tour, il esprait un avenir  ; il entrevoyait le triomphe au moyen d'vnements encore confus dans son esprit, qu'il saurait assurment faire natre et seconder. 
:Il s'tait remis, sans s'en apercevoir,  rvasser, comme il faisait chaque soir. Il imaginait une aventure d'amour magnifique qui l'amenait, d'un seul coup,  la ralisation de son esprance. Il pousait la fille d'un banquier ou d'un grand seigneur rencontre dans la rue et conquise  premire vue, 
:Les maisons de la rue de Rome, en face, de l'autre ct du large foss du chemin de fer, clatantes dans la lumire du soleil levant, semblaient peintes avec de la clart blanche. Sur la droite, au loin, on apercevait les coteaux d'Argenteuil, les hauteurs de Sannois et les moulins d'Orgemont dans une brume bleutre et lgre, semblable  un petit voile flottant et transparent qui aurait t jet sur l'horizon. 
:Duroy demeura quelques minutes  regarder la campagne lointaine, et il murmura  : " Il ferait bougrement bon, l-bas, un jour comme a. " Puis il songea qu'il lui fallait travailler, et tout de suite, et aussi envoyer, moyennant dix sous, le fils de sa concierge dire  son bureau qu'il tait malade. 
:" C'est que... c'est que... je ne peux pas arriver  faire mon article, tu sais, l'article que M. Walter m'a demand sur l'Algrie. a n'est pas bien tonnant, tant donn que je n'ai jamais crit. Il faut de la pratique pour a comme pour tout. Je m'y ferai bien vite, j'en suis sr, mais, pour dbuter, je ne sais pas comment m'y prendre. J'ai bien les ides, je les ai toutes, et je ne parviens pas  les exprimer, " 
:" Voil... mais vraiment... je n'ose pas... C'est que j'ai travaill hier soir trs tard... et ce matin... trs tt... pour faire cet article sur l'Algrie que M. Walter m'a demand... et je n'arrive  rien de bon... j'ai dchir tous mes essais... Je n'ai pas l'habitude de ce travail-l, moi  ; et je venais demander  Forestier de m'aider... pour une fois... " 
:Elle termina par un sjour  Sada, au pied des hauts plateaux, et par une jolie petite intrigue entre le sous-officier Georges Duroy et une ouvrire espagnole employe  la manufacture d'alfa de An-el-Hadjar. Elle racontait les rendez-vous, la nuit, dans la montagne pierreuse et nue, alors que les chacals, les hynes et les chiens arabes crient, aboient et hurlent au milieu des rocs. 
:Elle continuait  fumer en marchant  ; et il la regardait toujours, ne trouvant rien  dire pour la remercier, heureux d'tre prs d'elle, pntr de reconnaissance et du bonheur sensuel de cette intimit naissante. Il lui semblait que tout ce qui l'entourait faisait partie d'elle, tout, jusqu'aux murs couverts de livres. Les siges, les meubles, l'air o flottait l'odeur du tabac avaient quelque chose de particulier, de bon, de doux, de charmant, qui venait d'elle. 
:En se retrouvant dans la rue, il se sentit triste, mal  l'aise, obsd par l'obscure sensation d'un chagrin voil. Il allait devant lui, se demandant pourquoi cette mlancolie subite lui tait venue  ; il ne trouvait point, mais la figure svre du comte de Vaudrec, un peu vieux dj, avec des cheveux gris, l'air tranquille et insolent d'un particulier trs riche et sr de lui, revenait sans cesse dans son souvenir. 
:Les garons de bureau, assis sur une banquette, les bras croiss, attendaient, tandis que, derrire une sorte de petite chaire de professeur, un huissier classait la correspondance qui venait d'arriver. La mise en scne tait parfaite, pour en imposer aux visiteurs. Tout le monde avait de la tenue, de l'allure, de la dignit, du chic, comme il convenait dans l'antichambre d'un grand journal. 
:Ils retraversrent le salon d'attente, et comme tout le monde levait les yeux, Forestier dit  la plus jeune des femmes, assez haut pour tre entendu des autres patients  : " Le directeur va vous recevoir tout  l'heure. Il est en confrence en ce moment avec deux membres de la commission du budget. " 
:Un des rdacteurs qui avait fini sa besogne prit  son tour un bilboquet dans l'armoire  ; c'tait un tout petit homme qui avait l'air d'un enfant, bien qu'il ft g de trente-cinq ans  ; et plusieurs autres journalistes tant entrs, ils allrent l'un aprs l'autre chercher le joujou qui leur appartenait. Bientt ils furent six, cte  cte, le dos au mur, qui lanaient en l'air, d'un mouvement pareil et rgulier, les boules rouges, jaunes ou noires, suivant la nature du bois. Et une lutte s'tant tablie, les deux rdacteurs qui travaillaient encore se levrent pour juger les coups. 
:En redescendant vers le kiosque, il s'aperut qu'on vendait le journal, sans qu'il l'et vu apporter. Il se prcipita, le dplia, aprs avoir jet les trois sous, et parcourut les titres de la premire page. -- Rien. -- Son coeur se mit  battre  ; il ouvrit la feuille, et il eut une forte motion en lisant, au bas d'une colonne, en grosses lettres  : " Georges Duroy. " a y tait  ! quelle joie  ! 
:Duroy dclara, d'un ton furieux et indign  : " En voil une bote  ! Alors, allez me l'acheter. " Le garon y courut, la rapporta. Duroy se mit  lire son article  ; et plusieurs fois il dit, tout haut  : Trs bien, trs bien  ! pour attirer l'attention des voisins et leur inspirer le dsir de savoir ce qu'il y avait dans cette feuille. Puis il la laissa sur la table en s'en allant. Le patron s'en aperut, le rappela  : 
:" N'oublie point les principaux points que je t'ai indiqus. Demande au gnral et au rajah leur opinion sur les menes de l'Angleterre dans l'Extrme-Orient, leurs ides sur son systme de colonisation et de domination, leurs esprances relatives  l'intervention de l'Europe, et de la France en particulier, dans leurs affaires. " 
:" Le patron  ? Un vrai juif  ! Et vous savez, les juifs on ne les changera jamais. Quelle race  ! " Et il cita des traits tonnants d'avarice, de cette avarice particulire aux fils d'Isral, des conomies de dix centimes, des marchandages de cuisinire, des rabais honteux demands et obtenus, toute une manire d'tre d'usurier, de prteur  gages. 
:" Et avec a, pourtant, un bon zig qui ne croit  rien et roule tout le monde. Son journal, qui est officieux, catholique, libral, rpublicain, orlaniste, tarte  la crme et boutique  treize, n'a t fond que pour soutenir ses oprations de bourse et ses entreprises de toute sorte. Pour a, il est trs fort, et il gagne des millions au moyen de socits qui n'ont pas quatre sous de capital... " 
:" II ta ses lunettes, les essuya. Puis il sourit, d'un drle de sourire qui court autour de ses grosses joues chaque fois qu'il va dire quelque chose de malin ou de fort, et avec un ton gouailleur et convaincu, il pronona  : " Pourquoi  ? Parce que nous pouvions obtenir l-dessus une rduction de quatre  cinq mille francs. " 
:Mais ds qu'il eut sous les yeux la grande feuille de papier blanc, tout ce qu'il avait amass de matriaux s'envola de son esprit, comme si sa cervelle se ft vapore. Il essayait de ressaisir des bribes de souvenirs et de les fixer  : ils lui chappaient  mesure qu'il les reprenait, ou bien ils se prcipitaient ple-mle, et il ne savait comment les prsenter, les habiller, ni par lequel commencer. 
:Aprs une heure d'efforts et cinq pages de papier noircies par des phrases de dbut qui n'avaient point de suite, il se dit  : " Je ne suis pas encore assez rompu au mtier. Il faut que je prenne une nouvelle leon. " Et tout de suite la perspective d'une autre matine avec Mme Forestier, l'espoir de ce long tte--tte intime, cordial si doux, le firent tressaillir de dsir. Il se coucha bien vite, ayant presque peur  prsent de se remettre  la besogne et de russir tout  coup. 
:C'est un truc  saisir, pensait-il, en voyant certains confrres aller la poche pleine d'or, sans jamais comprendre quels moyens secrets ils pouvaient bien employer pour se procurer cette aisance. Et il souponnait avec envie des procds inconnus et suspects, des services rendus, toute une contrebande accepte et consentie. Or, il lui fallait pntrer le mystre, entrer dans l'association tacite, s'imposer aux camarades qui partageaient sans lui. 
:Bien souvent il avait song  faire une visite  Mme Forestier  ; mais la pense de leur dernire rencontre l'arrtait, l'humiliait, et il attendait, en outre, d'y tre engag par le mari. Alors le souvenir lui vint de Mme de Marelle et, se rappelant qu'elle l'avait pri de la venir voir, il se prsenta chez elle un aprs-midi qu'il n'avait rien  faire. 
:Et ils se mirent  bavarder tout de suite, comme s'ils eussent t d'anciennes connaissances, sentant natre entre eux une familiarit instantane, sentant s'tablir un de ces courants de confiance, d'intimit et d'affection qui font amis, en cinq minutes, deux tres de mme caractre et de mme race. 
:La mre tonne murmura  : " Mais c'est une conqute. Je ne la reconnais plus. " Le jeune homme, ayant embrass l'enfant, la fit asseoir  ct de lui, et lui posa, avec un air srieux, des questions gentilles sur ce qu'elle avait fait depuis qu'ils ne s'taient vus. Elle rpondait de sa petite voix de flte, avec son air grave de grande personne. 
:Mais il en garda le souvenir, les jours suivants, plus que le souvenir, une sorte de sensation de la prsence irrelle et persistante de cette femme. Il lui semblait avoir pris quelque chose d'elle, l'image de son corps reste dans ses yeux et la saveur de son tre moral reste en son coeur. II demeurait sous l'obsession de son image, comme il arrive quelquefois quand on a pass des heures charmantes auprs d'un tre. On dirait qu'on subit une possession trange, intime, confuse, troublante et exquise parce qu'elle est mystrieuse. 
:Elle portait une robe marron fonc, qui moulait sa taille, ses hanches, sa gorge, ses bras d'une faon provocante et coquette  ; et Duroy prouvait un tonnement confus, presque une gne dont il ne saisissait pas bien la cause, du dsaccord de cette lgance soigne et raffine avec l'insouci visible pour le logis qu'elle habitait. 
:Puis il regarda la table, fit teindre tout  fait un bec de gaz qui brlait en veilleuse, ferma un battant de la fentre,  cause du courant d'air, et choisit sa place bien  l'abri en dclarant  : " Il faut que je fasse grande attention  ; j'ai t mieux pendant un mois, et me voici repris depuis quelques jours. J'aurai attrap froid mardi en sortant du thtre. " 
:Et comme la premire entre n'arrivait pas, ils buvaient de temps en temps une gorge de champagne en grignotant des crotes arraches sur le dos des petits pains ronds. Et la pense de l'amour, lente et envahissante, entrait en eux, enivrait peu  peu leur me, comme le vin clair, tomb goutte  goutte en leur gorge, chauffait leur sang et troublait leur esprit. 
:Forestier, tout  fait vautr sur les coussins, riait, buvait, mangeait sans cesse et jetait parfois une parole tellement ose ou tellement crue que les femmes, un peu choques par la forme et pour la forme, prenaient un petit air gn qui durait deux ou trois secondes. Quand il avait lch quelque polissonnerie trop grosse, il ajoutait  : 
:Il la sentait contre lui, si prs, enferme avec lui dans cette bote noire, qu'clairaient brusquement, pendant un instant, les becs de gaz des trottoirs. Il sentait,  travers sa manche, la chaleur de son paule, et il ne trouvait rien  lui dire, absolument rien, ayant l'esprit paralys par le dsir imprieux de la saisir dans ses bras. 
:Mais la voiture s'tant arrte bientt devant la maison qu'elle habitait, Duroy, surpris, n'eut point  chercher des paroles passionnes pour la remercier, la bnir et lui exprimer son amour reconnaissant. Cependant elle ne se levait pas, elle ne remuait point, tourdie par ce qui venait de se passer. Alors il craignit que le cocher n'et des doutes, et il descendit le premier pour tendre la main  la jeune femme. 
:Il s'tait imagin jusque-l que pour aborder et conqurir une de ces cratures tant dsires, il fallait des soins infinis, des attentes interminables, un sige habile fait de galanteries, de paroles d'amour, de soupirs et de cadeaux. Et voil que tout d'un coup,  la moindre attaque, la premire qu'il rencontrait s'abandonnait  lui, si vite qu'il en demeurait stupfait. 
:Et, dans le mirage confus o s'garaient ses esprances, esprances de grandeur, de succs, de renomme, de fortune et d'amour, il aperut tout  coup, pareille  ces guirlandes de figurantes qui se droulent dans le ciel des apothoses, une procession de femmes lgantes, riches, puissantes, qui passaient en souriant pour disparatre l'une aprs l'autre au fond du nuage dor de ses rves. 
:Il tait un peu mu, le lendemain, en montant l'escalier de Mme de Marelle. Comment allait-elle le recevoir  ? Et si elle ne le recevait pas  ? Si elle avait dfendu l'entre de sa demeure  ? Si elle racontait  ?... Mais non, elle ne pouvait rien dire sans laisser deviner la vrit tout entire. Donc il tait matre de la situation. 
:Il rentra de bonne heure le lendemain, portant un sac de gteaux et une bouteille de madre achete chez l'picier. Il dut ressortir pour se procurer deux assiettes et deux verres  ; et il disposa cette collation sur sa table de toilette, dont le bois sale fut cach par une serviette, la cuvette et le pot  l'eau tant dissimuls par-dessous. 
:Comme il l'attendait, un aprs-midi, un grand bruit, dans l'escalier, l'attira sur sa porte. Un enfant hurlait. Une voix furieuse, celle d'un homme, cria  : " Qu'est-ce qu'il a encore  gueuler, ce bougre-l  ? " La voix glapissante et exaspre d'une femme rpondit  : " C'est ct'e sale cocotte qui vient chez l'journaliste d'en haut qu'a renvers Nicolas sur l'palier. Comme si on devrait laisser des roulures comme a qui n'font seulement pas attention aux enfants dans les escaliers  ! " 
:" Il faudra que j'apporte un peu de linge, pour pouvoir en changer  l'occasion. Ce sera trs commode. Si je reois une averse, par hasard, en faisant des courses, je viendrai me scher ici. Nous aurons chacun notre clef, outre celle laisse dans la loge pour le cas o nous oublierions les ntres. J'ai lou pour trois mois,  ton nom, bien entendu, puisque je ne pouvais donner le mien. " 
:" Je t'en prie, Georges, a me fera tant de plaisir, tant de plaisir que ce soit  moi, notre nid, rien qu' moi  ! a ne peut pas te froisser  ? En quoi  ? Je voudrais apporter a dans notre amour. Dis que tu veux bien, mon petit Go, dis que tu veux bien  ?... " Elle l'implorait du regard, de la lvre, de tout son tre. 
:Mme de Marelle murmura  : " C'est trs gentil  ! Nous serons trs bien  ; une autre fois, je m'habillerai en ouvrire. " Et elle s'assit sans embarras et sans dgot en face de la table de bois vernie par la graisse des nourritures, lave par les boissons rpandues et torche d'un coup de serviette par le garon. Duroy, un peu gn, un peu honteux, cherchait une patre pour y pendre son haut chapeau. N'en trouvant point, il le dposa sur une chaise. 
:Ils mangrent un ragot de mouton, une tranche de gigot et une salade. Clotilde rptait  : " Moi, j'adore a. J'ai des gots canaille. Je m'amuse mieux ici qu'au caf Anglais. " Puis elle dit  : " Si tu veux me faire tout  fait plaisir, tu me mneras dans un bastringue. J'en connais un trs drle prs d'ici qu'on appelle La Reine Blanche. " 
:Il la regardait et il la vit rougir, un peu trouble, comme si cette question brusque et veill en elle un souvenir dlicat. Aprs une de ces hsitations fminines si courtes qu'il les faut deviner, elle rpondit  : " C'est un ami... ", puis, aprs un silence, elle ajouta  : " qui est mort. " Et elle baissa les yeux avec une tristesse bien naturelle. 
:Ils entraient ainsi dans les caboulots populaires et allaient s'asseoir au fond du bouge enfum, sur des chaises boiteuses, devant une vieille table de bois. Un nuage de fume cre o restait une odeur de poisson frit du dner emplissait la salle  ; des hommes en blouse gueulaient en buvant des petits verres  ; et le garon tonn dvisageait ce couple trange, en posant devant lui deux cerises  l'eau-de-vie. 
:Elle, tremblante, apeure et ravie, se mettait  boire le jus rouge des fruits,  petits coups, en regardant autour d'elle d'un oeil inquiet et allum. Chaque cerise avale lui donnait la sensation d'une faute commise, chaque goutte du liquide brlant et poivr descendant en sa gorge lui procurait un plaisir cre, la joie d'une jouissance sclrate et dfendue. 
:Puis elle disait  mi-voix  : " Allons-nous-en. " Et ils partaient. Elle filait vivement, la tte basse, d'un pas menu, d'un pas d'actrice qui quitte la scne, entre les buveurs accouds aux tables qui la regardaient passer d'un air souponneux et mcontent  ; et quand elle avait franchi la porte, elle poussait un grand soupir, comme si elle venait d'chapper  quelque danger terrible. 
:Saint-Potin, consult sur les mthodes  employer pour trouver encore cent francs, n'avait dcouvert aucun expdient, bien qu'il ft un homme d'invention  ; et Duroy s'exasprait de cette misre, plus sensible maintenant qu'autrefois, parce qu'il avait plus de besoins. Une colre sourde contre tout le monde couvait en lui, et une irritation incessante, qui se manifestait  tout propos,  tout moment, pour les causes les plus futiles. 
:Il tait d'une humeur de chien enrag et se promettait bien de faire nette tout de suite la situation. Il dirait  sa matresse  : " Tu sais, j'ai trouv les vingt francs que tu as mis dans ma poche l'autre jour. Je ne te les rends pas aujourd'hui parce que ma position n'a point chang, et que je n'ai pas eu te temps de m'occuper de la question d'argent. Mais je te les remettrai la premire fois que nous nous verrons. " 
:Or, comme Clotilde fut reprise de sa rage pour les excursions nocturnes dans tous les lieux suspects de Paris, il finit par ne plus s'irriter outre mesure de trouver un jaunet dans une de ses poches, un jour mme dans sa bottine, et un autre jour dans la bote de sa montre, aprs leurs promenades aventureuses. Puisqu'elle avait des envies qu'il ne pouvait satisfaire dans le moment, n'tait-il pas naturel qu'elle les payt plutt que de s'en priver  ? 
:Duroy l'avait frle tout  l'heure en traversant la foule, et elle lui avait dit  : " Bonjour " tout bas avec un clignement d'oeil qui signifiait  : " Je comprends. " Mais il n'avait point rpondu  cette gentillesse dans la crainte d'tre vu par sa matresse, et il avait pass froidement, le front haut, la lvre ddaigneuse. La fille, qu'une jalousie inconsciente aiguillonnait dj, revint sur ses pas, le frla de nouveau et pronona d'une voix plus forte  : " Bonjour, Georges. " 
:" Ah  ! c'est comme a  ! Va donc, mufle  ! Quand on couche avec une femme, on la salue au moins. C'est pas une raison parce que t'es avec une autre pour ne pas me reconnatre aujourd'hui. Si tu m'avais seulement, fait un signe quand j'ai pass contre toi, tout  l'heure, je t'aurais laiss tranquille. Mais t'as voulu faire le fier, attends, va  ! Je vais te servir, moi  ! Ah  ! tu ne me dis seulement pas bonjour quand je te rencontre... " 
:Forestier, malade, affaibli, toussant toujours, lui faisait, au journal, une existence pnible, semblait se creuser l'esprit pour lui trouver des corves ennuyeuses. Un jour mme, dans un moment d'irritation nerveuse, et aprs une longue quinte d'touffement, comme Duroy ne lui apportait point un renseignement demand, il grogna  : " Cristi, tu es plus bte que je n'aurais cru. " 
:Il s'tait assis prs d'elle et il la regardait avec une curiosit nouvelle, une curiosit d'amateur qui bibelote. Elle tait charmante, blonde d'un blond tendre et chaud, faite pour les caresses  ; et il pensa  : " Elle est mieux que l'autre, certainement. " Il ne doutait point du succs, il n'aurait qu' allonger la main, lui semblait-il, et  la prendre, comme on cueille un fruit. 
:-- Eh bien, allez donc voir Mme Walter, qui vous apprcie beaucoup, et plaisez-lui. Vous trouverez  placer par l vos compliments, bien qu'elle soit honnte, entendez-moi bien, tout  fait honnte. Oh  ! pas d'espoir de... de maraudage non plus de ce ct. Vous y pourrez trouver mieux, en vous faisant bien voir. Je sais que vous occupez encore dans le journal une place infrieure. Mais ne craignez rien, ils reoivent tous les rdacteurs avec la mme bienveillance. Allez-y croyez-moi. " 
:M. Walter habitait, boulevard Malesherbes, une maison double lui appartenant, et dont une partie tait loue, procd conomique de gens pratiques. Un seul concierge, gt entre les deux portes cochres, tirait le cordon pour le propritaire et pour le locataire, et donnait  chacune des entres un grand air d'htel riche et comme il faut par sa belle tenue de suisse d'glise, ses gros mollets emmaillots en des bas blancs, et son vtement de reprsentation  boutons d'or et  revers carlates. 
:Les salons de rception taient au premier tage, prcds d'une antichambre tendue de tapisseries et enferme par des portires. Deux valets sommeillaient sur des siges. Un d'eux prit le pardessus de Duroy, et l'autre s'empara de sa canne, ouvrit une porte, devana de quelques pas le visiteur, puis, s'effaant, le laissa passer en criant son nom dans un appartement vide. 
:On s'tait tu. Une des femmes se remit  parler. Il s'agissait du froid qui devenait violent, pas assez cependant pour arrter l'pidmie de fivre typhode ni pour permettre de patiner. Et chacune donna son avis sur cette entre en scne de la gele  Paris  ; puis elles exprimrent leurs prfrences dans les saisons, avec toutes les raisons banales qui tranent dans les esprits comme la poussire dans les appartements. 
:Un bruit lger de porte fit retourner la tte de Duroy, et il aperut,  travers deux glaces sans tain, une grosse dame qui s'en venait. Ds qu'elle apparut dans le boudoir, une des visiteuses se leva, serra les mains, puis partit  ; et le jeune homme suivit du regard, par les autres salons, son dos noir o brillaient des perles de jais. 
:Elle tait un peu trop grasse, belle encore,  l'ge dangereux o la dbcle est proche. Elle se maintenait  force de soins, de prcautions, d'hygine et de ptes pour la peau. Elle semblait sage en tout, modre et raisonnable, une de ces femmes dont l'esprit est align comme un jardin franais. On y circule sans surprise, tout en y trouvant un certain charme. Elle avait de la raison, une raison fine, discrte et sre, qui lui tenait lieu de fantaisie, de la bont, du dvouement, et une bienveillance tranquille, large pour tout le monde et pour tout. 
:La Vie Franaise tait avant tout un journal d'argent, le patron tant un homme d'argent  qui la presse et la dputation avaient servi de leviers. Se faisant de la bonhomie une arme, il avait toujours manoeuvr sous un masque souriant de brave homme, mais il n'employait  ses besognes, quelles qu'elles fussent, que des gens qu'il avait tts, prouvs, flairs, qu'il sentait retors, audacieux et souples. Duroy, nomm chef des chos, lui semblait un garon prcieux. 
:L'homme qui les dirige et qui commande au bataillon des reporters doit tre toujours en veil, et toujours en garde, mfiant, prvoyant, rus, alerte et souple, arm de toutes les astuces et dou d'un flair infaillible pour dcouvrir la nouvelle fausse du premier coup d'oeil, pour juger ce qui est bon  dire et bon  celer, pour deviner ce qui portera sur le public  ; et il doit savoir le prsenter de telle faon que l'effet en soit multipli. 
:Pendant deux jours, il s'occupa de son installation, car il hritait d'une table particulire et de casiers  lettres, dans la vaste pice commune  toute la rdaction. Il occupait un bout de cette pice, tandis que Boisrenard, dont les cheveux d'un noir d'bne, malgr son ge, taient toujours penchs sur une feuille de papier, tenait l'autre bout. 
:Le long du boulevard extrieur, des filles l'accostrent. Il leur rpondait en dgageant son bras  : " Fichez-moi donc la paix  ! " avec un ddain violent, comme si elles l'eussent insult, mconnu... Pour qui le prenaient-elles  ? Ces rouleuses-l ne savaient donc point distinguer les hommes  ? La sensation de son habit noir endoss pour aller dner chez des gens trs riches, trs connus, trs importants lui donnait le sentiment d'une personnalit nouvelle, la conscience d'tre devenu un autre homme, un homme du monde, du vrai monde. 
:Tous les salons taient illumins. Mme Walter recevait dans le second, le plus grand. Elle l'accueillit avec un sourire charmant, et il serra la main des deux hommes arrivs avant lui, M. Firmin et M. Laroche-Mathieu, dputs, rdacteurs anonymes de La Vie Franaise. M. Laroche-Mathieu avait dans le journal une autorit spciale provenant d'une grande influence sur la Chambre. Personne ne doutait qu'il ne ft ministre un jour. 
:On attendait encore quelqu'un, et on demeurait silencieux, dans cette sorte de gne qui prcde les dners entre gens qui ne se trouvent pas dans la mme atmosphre d'esprit, aprs les occupations diffrentes de leur journe. Duroy ayant lev par dsoeuvrement les yeux vers le mur, M. Walter lui dit, de loin, avec un dsir visible de faire valoir son bien  : " Vous regardez mes tableaux  ? " 
:M. Walter passa au mur voisin et annona, avec un ton srieux, comme un matre de crmonies  : " La grande peinture. " C'taient quatre toiles  : " Une Visite d'hpital ", par Gervex  ; " une Moissonneuse ", par Bastien-Lepage  ; " une Veuve ", par Bouguereau, et " une Excution ", par Jean-Paul Laurens. Cette dernire oeuvre reprsentait un prtre venden fusill contre le mur de son glise par un dtachement de Bleus. 
:M. Walter disait toujours  : " J'en ai d'autres dans les pices suivantes, mais ils sont de gens moins connus, moins classs. Ici c'est mon Salon carr. J'achte des jeunes en ce moment, des tout jeunes, et je les mets en rserve dans les appartements intimes, en attendant le moment o les auteurs seront clbres. " Puis il pronona tout bas  : " C'est l'instant d'acheter des tableaux. Les peintres crvent de faim. Ils n'ont pas le sou, pas le sou... " 
:Il avait l'esprit boulevers. Que devait-il faire  ? Il entendait les voix, il distinguait la conversation. Mme Forestier l'appela  : " Dites donc, monsieur Duroy. " Il courut vers elle. C'tait pour lui recommander une amie qui donnait une fte et qui aurait bien voulu une citation dans les chos de La Vie Franaise. 
:Le dner fut banal et gai, un de ces dners o l'on parle de tout sans rien dire. Duroy se trouvait entre la fille ane du patron, la laide, Mlle Rose, et Mme de Marelle. Ce dernier voisinage le gnait un peu, bien qu'elle et l'air fort  l'aise et caust avec son esprit ordinaire. Il se trouva d'abord contraint, hsitant, comme un musicien qui a perdu le ton. Peu  peu, cependant, l'assurance lui revenait, et leurs yeux, se rencontrant sans cesse, s'interrogeaient, mlaient leurs regards d'une faon intime, presque sensuelle, comme autrefois. 
:Duroy ne resta pas tard, trouvant monotone la soire. Comme il descendait l'escalier, il rattrapa Norbert de Varenne qui venait aussi de partir. Le vieux pote lui prit le bras. N'ayant plus de rivalit  redouter dans le journal, leur collaboration tant essentiellement diffrente, il tmoignait maintenant au jeune homme une bienveillance d'aeul. 
:-- C'est possible. Dans le royaume des aveugles les borgnes sont rois. Tous ces gens-l, voyez-vous, sont des mdiocres, parce qu'ils ont l'esprit entre deux murs, -- l'argent et la politique. -- Ce sont des cuistres, mon cher, avec qui il est impossible de parler de rien, de rien de ce que nous aimons. Leur intelligence est  fond de vase, ou plutt  fond de dpotoir, comme la Seine  Asnires. 
:" J'en ai toujours, mon enfant, et vous en aurez autant que moi dans quelques annes. La vie est une cte. Tant qu'on monte, on regarde le sommet, et on se sent heureux  ; mais, lorsqu'on arrive en haut, on aperoit tout d'un coup la descente, et la fin qui est la mort. a va lentement quand on monte, mais a va vite quand on descend. A votre ge, on est joyeux. On espre tant de choses, qui n'arrivent jamais d'ailleurs. Au mien, on n'attend plus rien... que la mort. " 
:" Oui, elle m'a miett, la gueuse, elle a accompli doucement et terriblement la longue destruction de mon tre, seconde par seconde. Et maintenant je me sens mourir en tout ce que je fais. Chaque pas m'approche d'elle, chaque mouvement, chaque souffle hte son odieuse besogne. Respirer, dormir, boire, manger, travailler, rver, tout ce que nous faisons, c'est mourir. Vivre enfin, c'est mourir  ! 
:" Moi, maintenant, je la vois de si prs que j'ai souvent envie d'tendre les bras pour la repousser. Elle couvre la terre et emplit l'espace. Je la dcouvre partout. Les petites btes crases sur les routes, les feuilles qui tombent, le poil blanc aperu dans la barbe d'un ami me ravagent le coeur et me crient  : " La voil  ! " 
:" Pensez  tout cela, jeune homme, pensez-y pendant des jours, des mois et des annes, et vous verrez l'existence d'une autre faon. Essayez donc de vous dgager de tout ce qui vous enferme, faites cet effort surhumain de sortir vivant de votre corps, de vos intrts, de vos penses et de l'humanit tout entire, pour regarder ailleurs, et vous comprendrez combien ont peu d'importance les querelles des romantiques et des naturalistes, et la discussion du budget. " 
:Duroy se remit en route, le coeur serr. Il lui semblait qu'on venait de lui montrer quelque trou plein d'ossements, un trou invitable o il lui faudrait tomber un jour. Il murmura  : " Bigre, a ne doit pas tre gai, chez lui. Je ne voudrais pas un fauteuil de balcon pour assister au dfil de ses ides, nom d'un chien  ! " 
:Mais, s'tant arrt pour laisser passer une femme parfume qui descendait de voiture et rentrait chez elle, il aspira d'un grand souffle avide la senteur de verveine et d'iris envole dans l'air. Ses poumons et son coeur palpitrent brusquement d'esprance et de joie  ; et le souvenir de Mme de Marelle qu'il reverrait le lendemain l'envahit des pieds  la tte. 
:J'esprais une bonne lune de miel, et voil mon mari qui me tombe sur le dos pour six semaines  ; il a pris cong. Mais je ne veux pas rester six semaines sans te voir, surtout aprs notre petite brouille, et voil comment j'ai arrang les choses. Tu viendras me demander  dner lundi, je lui ai dj parl de toi. Je te prsenterai. " 
:Jusqu'au lundi, Duroy ne pensa plus gure  cette entrevue  ; mais voil qu'en montant l'escalier de Mme de Marelle, il se sentit trangement troubl, non pas qu'il lui rpugnt de prendre la main de ce mari, de boire son vin et de manger son pain, mais il avait peur de quelque chose, sans savoir de quoi. 
:-- C'est--dire qu'elle fait tout. Elle est au courant de tout, elle connat tout le monde sans avoir l'air de voir personne  ; elle obtient ce qu'elle veut, comme elle veut, et quand elle veut. Oh  ! elle est fine, adroite et intrigante comme aucune, celle-l. En voil un trsor pour un homme qui veut parvenir. " 
:Il alla le lendemain faire une visite aux Forestier et il les trouva terminant leurs bagages. Charles, tendu sur un canap, exagrait la fatigue de sa respiration et rptait  : " Il y a un mois que je devrais tre parti ", puis il fit  Duroy une srie de recommandations pour le journal, bien que tout ft rgl et convenu avec M. Walter. 
:La disparition de Charles donna  Duroy une importance plus grande dans la rdaction de La Vie Franaise. Il signa quelques articles de fond, tout en signant aussi ses chos, car le patron voulait que chacun gardt la responsabilit de sa copie. Il eut quelques polmiques dont il se tira avec esprit  ; et ses relations constantes avec les hommes d'tat le prparaient peu  peu  devenir  son tour un rdacteur politique adroit et perspicace. 
:Alors Duroy s'lana chez le patron qu'il trouva un peu froid, avec un oeil souponneux. Aprs avoir cout le cas, M. Walter rpondit  : " Allez vous-mme chez cette dame et dmentez de faon qu'on n'crive plus de pareilles choses sur vous. Je parle de ce qui suit. C'est fort ennuyeux pour le journal, pour moi et pour vous. Pas plus que la femme de Csar, un journaliste ne doit tre souponn. " 
:" Un crivaillon anonyme de La Plume, s'en tant arrach une, me cherche noise au sujet d'une vieille femme qu'il prtend avoir t arrte par un agent des moeurs, ce que je nie. J'ai vu moi-mme la dame Aubert, ge de soixante ans au moins, et elle m'a racont par le menu sa querelle avec un boucher, au sujet d'une pese de ctelettes, ce qui ncessita une explication devant le commissaire de police. 
:Aprs avoir allum une ligne de becs de gaz conduisant jusqu'au fond d'un second caveau, o se dressait un homme de fer peint en rouge et en bleu, il posa sur une table deux paires de pistolets d'un systme nouveau chargeant par la culasse, et il commena les commandements d'une voix brve comme si on et t sur le terrain. 
:Duroy, ananti, obissait, levait les bras, visait, tirait, et comme il atteignait souvent le mannequin en plein ventre, car il s'tait beaucoup servi dans sa premire jeunesse d'un vieux pistolet d'aron de son pre pour tuer des oiseaux dans la cour, Jacques Rival, satisfait, dclarait  : " Bien -- trs bien " -- trs bien -- vous irez -- vous irez. " 
:Comme c'tait bte tout de mme, ces choses-l. Qu'est-ce que a prouvait  ? Un filou tait-il moins un filou aprs s'tre battu  ? Que gagnait un honnte homme insult  risquer sa vie contre une crapule  ? Et son esprit vagabondant dans le noir se rappela les choses dites par Norbert de Varenne sur la pauvret d'esprit des hommes, la mdiocrit de leurs ides et de leurs proccupations, la niaiserie de leur morale  ! 
:Puis il sentit qu'il avait soif, et ayant entendu un bruit de gouttes d'eau derrire lui, il aperut un appareil  douches et il alla boire au bout de la lance. Puis il se remit  songer. Il faisait triste dans cette cave, triste comme dans un tombeau. Le roulement lointain et sourd des voitures semblait un tremblement d'orage loign. Quelle heure pouvait-il tre  ? Les heures passaient l-dedans comme elles devaient passer au fond des prisons, sans que rien les indique et que rien les marque, sauf les retours du gelier portant les plats. Il attendit, longtemps, longtemps. 
:Il examinait ces lettres assembles qui lui paraissaient mystrieuses, pleines de sens inquitants. " Louis Langremont ", qui tait cet homme  ? De quel ge  ? De quelle taille  ? De quelle figure  ? N'tait-ce pas rvoltant qu'un tranger, un inconnu, vnt ainsi troubler notre vie, tout d'un coup, sans raison, par pur caprice,  propos d'une vieille femme qui s'tait querelle avec son boucher  ? 
:Et il demeura immobile, songeant, le regard toujours plant sur la carte. Une colre s'veillait en lui contre ce morceau de papier, une colre haineuse o se mlait une trange sentiment de malaise. C'tait stupide, cette histoire-l  ! Il prit une paire de ciseaux  ongles qui tranaient et il les piqua au milieu du nom imprim comme s'il et poignard quelqu'un. 
:Et un singulier besoin le prit tout  coup de se relever pour se regarder dans la glace. Il ralluma sa bougie. Quand il aperut son visage reflt dans le verre poli, il se reconnut  peine, et il lui sembla qu'il ne s'tait jamais vu. Ses yeux lui parurent normes  ; et il tait ple, certes, il tait ple, trs ple. 
:La pense lui vint de faire du feu. Il l'attisa lentement sans se retourner. Ses mains tremblaient un peu d'un frmissement nerveux quand elles touchaient les objets. Sa tte s'garait  ; ses penses tournoyantes, haches, devenaient fuyantes, douloureuses  ; une ivresse envahissait son esprit comme s'il et bu. 
:Ils descendirent. Un monsieur les attendait dans le landau. Rival nomma  : " Le docteur Le Brument. " Duroy lui serra la main en balbutiant  : " Je vous remercie ", puis il voulut prendre place sur la banquette du devant et il s'assit sur quelque chose de dur qui le fit relever comme si un ressort l'et redress. C'tait la bote aux pistolets. 
:La voiture fut bientt en pleine campagne. Il tait neuf heures environ. C'tait une de ces rudes matines d'hiver o toute la nature est luisante, cassante et dure comme du cristal. Les arbres, vtus de givre, semblent avoir su de la glace  ; la terre sonne sous les pas  ; l'air sec porte au loin les moindres bruits  : le ciel bleu parat brillant  la faon des miroirs et le soleil passe dans. l'espace, clatant et froid lui-mme, jetant sur la cration gele des rayons qui n'chauffent rien. 
:Alors Rival lui fit des recommandations minutieuses, car il tenait  ce que son client ne commt aucune erreur. Il insistait sur chaque point plusieurs fois  : " Quand on demandera  : " tes-vous prts, messieurs  ? " vous rpondrez d'une voix forte  : " Oui  ! " " Quand on commandera " Feu  ! " vous lverez vivement le bras, et vous tirerez avant qu'on ait prononc trois. " 
:Le landau entra sous un bois, tourna  droite dans une avenue, puis encore  droite. Rival, brusquement, ouvrit la portire pour crier au cocher  : " L, par ce petit chemin. " Et la voiture s'engagea dans une route  ornires entre deux taillis o tremblotaient des feuilles mortes bordes d'un lisr de glace. 
:" Lorsque nous fmes en face l'un de l'autre,  vingt pas, quatre fois seulement la longueur de cette chambre, Jacques, aprs avoir demand si nous tions prts, commanda  : " Feu. " J'ai lev mon bras immdiatement, bien en ligne, mais j'ai eu le tort de vouloir viser la tte. J'avais une arme fort dure et je suis accoutum  des pistolets bien doux, de sorte que la rsistance de la gchette a relev le coup. N'importe, a n'a pas d passer loin. Lui aussi il tire bien, le gredin. Sa balle m'a effleur la tempe. J'en ai senti le vent. " 
:Et Duroy pensait, en se rendant au journal  : " Quel drle d'tre a fait  ! Quelle tte d'oiseau  ! Sait-on ce qu'elle veut et ce qu'elle aime  ? Et quel drle de mnage  ! Quel fantaisiste a bien pu prparer l'accouplement de ce vieux et de cette cervele  ? Quel raisonnement a dcid cet inspecteur  pouser cette tudiante  ? Mystre  ! Qui sait  ? L'amour, peut-tre  ? " 
:Son duel avait fait passer Duroy au nombre des chroniqueurs de tte de La Vie Franaise  ; mais, comme il prouvait une peine infinie  dcouvrir des ides, il prit la spcialit des dclamations sur la dcadence des moeurs, sur l'abaissement des caractres, l'affaissement du patriotisme et l'anmie de l'honneur franais. ( Il avait trouv le mot " anmie " dont il tait fier. ) 
:Duroy, par contre, dnait tous les jeudis dans le mnage et faisait la cour au mari en lui parlant agriculture  ; et comme il aimait lui-mme les choses de la terre, ils s'intressaient parfois tellement tous les deux  la causerie qu'ils oubliaient tout  fait leur femme sommeillant sur le canap. 
:" Cher monsieur et ami, vous m'avez dit, n'est-ce pas, que je pouvais compter sur vous en tout  ? Eh bien, j'ai  vous demander un cruel service, c'est de venir m'assister, de ne pas me laisser seule aux derniers moments de Charles qui va mourir. Il ne passera peut-tre pas la semaine, bien qu'il se lve encore, mais le mdecin m'a prvenue. 
:Il la suivit. Elle ouvrit une porte au premier tage, et Duroy aperut auprs d'une fentre, assis dans un fauteuil et enroul dans des couvertures, livide sous la clart rouge du soleil couchant, une espce de cadavre qui le regardait. Il le reconnaissait  peine  ; il devina plutt que c'tait son ami. 
:En face d'eux, la cte seme de villas descendait jusqu' la ville qui tait couche le long du rivage en demi-cercle, avec sa tte  droite vers la jete que dominait la vieille cit surmonte d'un vieux beffroi, et ses pieds  gauche  la pointe de la Croisette, en face des les de Lrins. Elles avaient l'air, ces les, de deux taches vertes, dans l'eau toute bleue. On et dit qu'elles flottaient comme deux feuilles immenses, tant elles semblaient plates de l-haut. 
:Le souffle qui entra les surprit tous les trois comme une caresse. C'tait une brise molle, tide, paisible, une brise de printemps nourrie dj par les parfums des arbustes et des fleurs capiteuses qui poussent sur cette cte. On y distinguait un got puissant de rsine et l'cre saveur des eucalyptus. 
:Il n'avait pas compris, ce jour-l, maintenant il comprenait en regardant Forestier. Et une angoisse inconnue, atroce, entrait en lui, comme s'il et senti tout prs, sur ce fauteuil o haletait cet homme, la hideuse mort  porte de sa main. Il avait envie de se lever, de s'en aller, de se sauver, de retourner  Paris tout de suite  ! Oh  ! s'il avait su, il ne serait pas venu. 
:Et l'attente du repas les fit demeurer encore prs d'une heure immobiles, tous les trois, prononant seulement parfois un mot, un mot quelconque, inutile, banal, comme s'il y et du danger, un danger mystrieux,  laisser durer trop longtemps ce silence,  laisser se figer l'air muet de cette chambre, de cette chambre o rdait la mort. 
:Ds qu'on eut fini de manger, Duroy, sous prtexte de fatigue, se retira dans sa chambre, et, accoud  sa fentre, il regardait la pleine lune au milieu du ciel, comme un globe de lampe norme, jeter sur les murs blancs des villas sa clart sche et voile, et semer sur la mer une sorte d'caille de lumire mouvante et douce. Et il cherchait une raison pour s'en aller bien vite, inventant des ruses, des tlgrammes qu'il allait recevoir, un appel de M. Walter. 
:Mais ses rsolutions de fuite lui parurent plus difficiles  raliser, en s'veillant le lendemain. Mme Forestier ne se laisserait point prendre  ses adresses, et il perdrait par sa couardise tout le bnfice de son dvouement. Il se dit  : " Bah  ! c'est embtant  ; eh bien, tant pis, il y a des passes dsagrables dans la vie  ; et puis, a ne sera peut-tre pas long. " 
:" Voil  ! aujourd'hui il se croit sauv. Il fait des projets depuis le matin. Nous allons tout  l'heure au golfe Juan acheter des faences pour notre appartement de Paris. Il veut sortir  toute force, mais j'ai horriblement peur d'un accident. Il ne pourra pas supporter les secousses de la route. " 
:Les premires paroles qu'il pronona furent pour demander le barbier, car il tenait  tre ras chaque matin. Il se leva pour cette opration de toilette  ; mais il fallut le recoucher aussitt, et il se mit  respirer d'une faon si courte, si dure, si pnible, que Mme Forestier, pouvante, fit rveiller Duroy, qui venait de se coucher, pour le prier d'aller chercher le mdecin. 
:" Oui, a vaut mieux... sous bien des rapports... Je vais le prparer, lui dire que le cur dsire le voir... Je ne sais quoi, enfin. Vous seriez bien gentil, vous, d'aller m'en chercher un, un cur, et de le choisir. Prenez-en un qui ne nous fasse pas trop de simagres. Tchez qu'il se contente de la confession, et nous tienne quittes du reste. " 
:Duroy lui-mme commenait  s'assoupir quand il eut la sensation que quelque chose survenait. Il ouvrit les yeux juste  temps pour voir Forestier fermer les siens comme deux lumires qui s'teignent. Un petit hoquet agita la gorge du mourant, et deux filets de sang apparurent aux coins de sa bouche, puis coulrent sur sa chemise. Ses mains cessrent leur hideuse promenade. Il avait fini de respirer. 
:Une terreur confuse, immense, crasante, pesait sur l'me de Duroy, la terreur de ce nant illimit, invitable, dtruisant indfiniment toutes les existences si rapides et si misrables. Il courbait dj le front sous sa menace. Il pensait aux mouches qui vivent quelques heures, aux btes qui vivent quelques jours, aux hommes qui vivent quelques ans, aux terres qui vivent quelques sicles. Quelle diffrence donc entre les uns et les autres  ? Quelques aurores de plus, voil tout. 
:Qu'allait-elle faire maintenant  ? Qui pouserait-elle  ? Un dput, comme le pensait Mme de Marelle, ou quelque gaillard d'avenir, un Forestier suprieur  ? Avait-elle des projets, des plans, des ides arrtes  ? Comme il et dsir savoir cela  ! Mais pourquoi ce souci de ce qu'elle ferait  ? Il se le demanda, et s'aperut que son inquitude venait d'une de ces arrire-penses confuses, secrtes, qu'on se cache  soi-mme et qu'on ne dcouvre qu'en allant fouiller au fond de soi. 
:Ne l'avait-elle pas fait venir en cette circonstance si grave  ? Et pourquoi l'avait-elle appel  ? Ne devait-il pas voir l une sorte de choix, une sorte d'aveu, une sorte de dsignation  ? Si elle avait pens  lui, juste  ce moment o elle allait devenir veuve, c'est que, peut-tre, elle avait song  celui qui deviendrait de nouveau son compagnon, son alli  ? 
:Et une envie impatiente le saisit de savoir, de l'interroger, de connatre ses intentions. Il devait repartir le surlendemain, ne pouvant demeurer seul avec cette jeune femme dans cette maison. Donc il fallait se hter, il fallait, avant de retourner  Paris, surprendre avec adresse, avec dlicatesse, ses projets, et ne pas la laisser revenir, cder aux sollicitations d'un autre peut-tre, et s'engager sans retour. 
:Mais le cadavre le gnait, le cadavre rigide, tendu devant eux, et qu'il sentait entre eux. Depuis quelque temps d'ailleurs il croyait saisir dans l'air enferm de la pice une odeur suspecte, une haleine pourrie, venue de cette poitrine dcompose, le premier souffle de charogne que les pauvres morts couchs en leur lit jettent aux parents qui les veillent, souffle horrible dont ils emplissent bientt la bote creuse de leur cercueil. 
:Il alla vers la fentre et l'ouvrit. Toute la fracheur parfume de la nuit entra, troublant la flamme des deux bougies allumes auprs du lit. La lune rpandait, comme l'autre soir, sa lumire abondante et calme sur les murs blancs des villas et sur la grande nappe luisante de la mer. Duroy, respirant  pleins poumons, se sentit brusquement assailli d'esprances, comme soulev par l'approche frmissante du bonheur. 
:Ils ne parlaient plus, continuant  veiller d'une faon convenable, sans dormir. Mais, vers minuit, Duroy s'assoupit le premier. Quand il se rveilla, il vit que Mme Forestier sommeillait galement, et ayant pris une posture plus commode, il ferma de nouveau les yeux en grommelant  : " Sacristi  ! on est mieux dans ses draps, tout de mme. " 
:Ils allrent ensuite tous les deux se reposer jusqu' onze heures. Puis ils mirent Charles au cercueil, et ils se sentirent aussitt allgs, rassrns. Ils s'assirent en face l'un de l'autre pour djeuner avec une envie veille de parler de choses consolantes, plus gaies, de rentrer dans la vie, puisqu'ils en avaient fini avec la mort. 
:Install maintenant dans le petit rez-de-chausse de la rue de Constantinople, il vivait sagement, en homme qui prpare une existence nouvelle. Ses relations avec Mme de Marelle avaient mme pris une allure conjugale, comme s'il se ft exerc d'avance  l'vnement prochain  ; et sa matresse, s'tonnant souvent de la tranquillit rgle de leur union, rptait en riant  : " Tu es encore plus popote que mon mari, a n'tait pas la peine de changer. " 
:Il mit dsormais beaucoup de discrtion dans les visites qu'il lui fit et il ne sollicita pas de consentement plus prcis, car elle avait une manire de parler de l'avenir, de dire " plus tard ", de faire des projets o leurs deux existences se trouvaient mles, qui rpondait sans cesse, mieux et plus dlicatement, qu'une formelle acceptation. 
:" Et vous verrez comme c'est facile  faire accepter par tout le monde. Mais il faut saisir l'occasion. Car il serait trop tard ensuite. Vous allez, ds demain, signer vos chroniques D. de Cantel, et vos chos tout simplement Duroy. a se fait tous les jours dans la presse et personne ne s'tonnera de vous voir prendre un nom de guerre. Au moment de notre mariage, nous pourrons encore modifier un peu cela en disant aux amis que vous aviez renonc  votre du par modestie, tant donn votre position, ou mme sans rien dire du tout. Quel est le petit nom de votre pre  ? 
:Quand il se retrouva dans la rue, bien dtermin  s'appeler dsormais du Roy, et mme du Roy de Cantel, il lui sembla qu'il venait de prendre une importance nouvelle. Il marchait plus crnement, le front plus haut, la moustache plus fire, comme doit marcher un gentilhomme. Il sentait en lui une sorte d'envie joyeuse de raconter aux passants  : 
:Il l'attendit avec un peu de fivre, rsolu d'ailleurs  brusquer les choses,  tout dire ds le dbut, puis, aprs la premire motion,  argumenter avec sagesse pour lui dmontrer qu'il ne pouvait pas rester garon indfiniment, et que M. de Marelle s'obstinant  vivre, il avait d songer  une autre qu'elle pour en faire sa compagne lgitime. 
:" Tu ne te figures pas combien j'ai souffert avant d'arriver  cette rsolution. Mais je n'ai ni situation ni argent. Je suis seul, perdu dans Paris. Il me fallait auprs de moi quelqu'un qui ft surtout un conseil, une consolation et un soutien. C'est une associe, une allie que j'ai cherche et que j'ai trouve. " 
:Demeur seul, il se releva, tourdi comme s'il avait reu un horion sur la tte  ; puis prenant son parti, il murmura  : " Ma foi, tant pis ou tant mieux. a y est... sans scne. J'aime autant a. " Et, soulag d'un poids norme, se sentant tout  coup libre, dlivr,  l'aise pour sa vie nouvelle, il se mit  boxer contre le mur en lanant de grands coups de poing, dans une sorte d'ivresse de succs et de force, comme s'il se ft battu contre la Destine. 
:Quand ils passrent le pont d'Asnires, une gaiet les saisit  la vue de la rivire couverte de bateaux, de pcheurs et de canotiers. Le soleil, un puissant soleil de mai, rpandait sa lumire oblique sur les embarcations et sur le fleuve calme qui semblait immobile, sans courant et sans remous, fig sous la chaleur et la clart du jour finissant. Une barque  voile, au milieu de la rivire, ayant tendu sur ses deux bords deux grands triangles de toile blanche pour cueillir les moindres souffles de brise, avait l'air d'un norme oiseau prt  s'envoler. 
:Il tenait toujours sa main, se demandant avec inquitude par quelle transition il arriverait aux caresses. Il n'et point t troubl de mme devant l'ignorance d'une jeune fille  ; mais l'intelligence alerte et ruse qu'il sentait en Madeleine rendait embarrasse son attitude. Il avait peur de lui sembler niais, trop timide ou trop brutal, trop lent ou trop prompt. 
:Ce fut un trs long baiser, muet et profond, puis un sursaut, une brusque et folle treinte, une courte lutte essouffle, un accouplement violent et maladroit. Puis ils restrent aux bras l'un de l'autre, un peu dus tous deux, las et tendres encore, jusqu' ce que le sifflet du train annont une gare prochaine. 
:Elle avait pass son peignoir, un grand peignoir de flanelle blanche, que Duroy reconnut aussitt. Cette vue lui fut dsagrable. Pourquoi  ? Sa femme possdait, il le savait bien, une douzaine entire de ces vtements de matine. Elle ne pouvait pourtant point dtruire son trousseau pour en acheter un neuf  ? N'importe, il et voulu que son linge de chambre, son linge de nuit, son linge d'amour ne ft plus le mme qu'avec l'autre. Il lui semblait que l'toffe moelleuse et tide devait avoir gard quelque chose du contact de Forestier. 
:C'taient deux paysans, l'homme et la femme, qui marchaient d'un pas rgulier, en se balanant et se heurtant parfois de l'paule. L'homme tait petit, trapu, rouge et un peu ventru, vigoureux malgr son ge  ; la femme, grande, sche, vote, triste, la vraie femme de peine des champs qui a travaill ds l'enfance et qui n'a jamais ri, tandis que le mari blaguait en buvant avec les pratiques. 
:La vieille,  son tour, baisa sa belle-fille avec une rserve hostile. Non, ce n'tait point la bru de ses rves, la grosse et frache fermire, rouge comme une pomme et ronde comme une jument poulinire. Elle avait l'air d'une trane, cette dame-l, avec ses falbalas et son musc. Car tous les parfums, pour la vieille, taient du musc. 
:On arrivait au village, un petit village en bordure sur la route, form de dix maisons de chaque ct, maisons de bourg et masures de fermes, les unes en briques, les autres en argile, celles-ci coiffes de chaume et celles-l d'ardoise. La caf du pre Duroy  : " A la belle vue ", une bicoque compose d'un rez-de-chausse et d'un grenier, se trouvait  l'entre du pays,  gauche. Une branche de pin, accroche sur la porte, indiquait,  la mode ancienne, que les gens altrs pouvaient entrer. 
:Madeleine ne mangeait gure, ne parlait gure, demeurait triste avec son sourire ordinaire fig sur les lvres, mais un sourire morne, rsign. Elle tait due, navre. Pourquoi  ? Elle avait voulu venir. Elle n'ignorait point qu'elle allait chez des paysans, chez des petits paysans. Comment les avait-elle donc rvs, elle qui ne rvait pas d'ordinaire  ? 
:Le savait-elle  ? Est-ce que les femmes n'esprent point toujours autre chose que ce qui est  ! Les avait-elle vus de loin plus potiques  ? Non, mais plus littraires peut-tre, plus nobles, plus affectueux, plus dcoratifs. Pourtant elle ne les dsirait point distingus comme ceux des romans. D'o venait donc qu'ils la choquaient par mille choses menues, invisibles, par mille grossirets insaisissables, par leur nature mme de rustres, par ce qu'ils disaient, par leurs gestes et leur gaiet  ? 
:Elle se rappelait sa mre  elle, dont elle ne parlait jamais  personne, une institutrice sduite, leve  Saint-Denis et morte de misre et de chagrin quand Madeleine avait douze ans. Un inconnu avait fait lever la petite fille. Son pre, sans doute  ? Qui tait-il  ? Elle ne le sut point au juste, bien qu'elle et de vagues soupons. 
:Le djeuner ne finissait pas. Des consommateurs entraient maintenant, serraient les mains du pre Duroy, s'exclamaient en voyant le fils, et, regardant de ct la jeune femme, clignaient de l'oeil avec malice  ; ce qui signifiait  : " Sacr mtin  ! elle n'est pas pique des vers, l'pouse  Georges Duroy. " 
:La pauvre lumire jetait sur les murs gris les ombres des ttes avec des nez normes et des gestes dmesurs. On voyait parfois une main gante lever une fourchette pareille  une fourche vers une bouche qui s'ouvrait comme une gueule de monstre, quand quelqu'un, se tournant un peu, prsentait son profil  la flamme jaune et tremblotante. 
:Une senteur de terre, d'arbres, de mousse, ce parfum frais et vieux des bois touffus, fait de la sve des bourgeons et de l'herbe morte et moisie des fourrs, semblait dormir dans cette alle. En levant la tte, Madeleine apercevait des toiles entre les sommets des arbres, et bien qu'aucune brise ne remut les branches, elle sentait autour d'elle la vague palpitation de cet ocan de feuilles. 
:Un frisson singulier lui passa dans l'me et lui courut sur la peau  ; une angoisse confuse lui serra le coeur. Pourquoi  ? Elle ne comprenait pas. Mais il lui semblait qu'elle tait perdue, noye, entoure de prils, abandonne de tous, seule, seule au monde, sous cette vote vivante qui frmissait l-haut. 
:Il remontait chez lui, ce soir-l, au logis de son prdcesseur, le coeur joyeux, pour dner, avec le dsir veill d'embrasser tout  l'heure sa femme dont il subissait vivement le charme physique et l'insensible domination. En passant devant un fleuriste, au bas de la rue Notre-Dame-de-Lorette, il eut l'ide d'acheter un bouquet pour Madeleine et il prit une grosse botte de roses  peine ouvertes, un paquet de boutons parfums. 
:Mais en traversant la salle  manger il demeura fort surpris d'apercevoir trois couverts  ; et, la portire du salon tant souleve, il vit Madeleine qui disposait dans un vase de la chemine une botte de roses toute pareille  la sienne. Il fut contrari, mcontent, comme si on lui et vol son ide, son attention et tout le plaisir qu'il en attendait. 
:" Tu ne sais pas, nous avons  travailler, ce soir, avant de nous coucher. Je n'ai pas eu le temps de te parler de a avant le dner, parce que Vaudrec est arriv tout de suite. On m'a apport des nouvelles graves, tantt, des nouvelles du Maroc. C'est Laroche-Mathieu le dput, le futur ministre, qui me les a donnes. Il faut que nous fassions un grand article, un article  sensation. J'ai des faits et des chiffres. Nous allons nous mettre  la besogne immdiatement. Tiens, prends la lampe. " 
:Les mmes livres s'alignaient dans la bibliothque qui portait maintenant sur son fate les trois vases achets au golfe Juan par Forestier, la veille de son dernier jour. Sous la table, la chancelire du mort attendait les pieds de Du Roy, qui s'empara, aprs s'tre assis, du porte-plume d'ivoire, un peu mch au bout par la dent de l'autre. 
:Alors commena, dans le journal, une campagne habile et violente contre le ministre qui dirigeait les affaires. L'attaque, toujours adroite et nourrie de faits, tantt ironique, tantt srieuse, parfois plaisante, parfois virulente, frappait avec une sret et une continuit dont tout le monde s'tonnait. Les autres feuilles citaient sans cesse La Vie Franaise, y coupaient des passages entiers, et les hommes du pouvoir s'informrent si on ne pouvait pas billonner avec une prfecture cet ennemi inconnu et acharn. 
:Et on flanquait un abattage au ministre, et on lui en reflanquait un autre le lendemain et un troisime le jour suivant. Le dput Laroche-Mathieu qui dnait rue Fontaine tous les mardis, aprs le comte de Vaudrec qui commenait la semaine, serrait vigoureusement les mains de la femme et du mari avec des dmonstrations de joie excessives. Il ne cessait de rpter  : " Cristi, quelle campagne. Si nous ne russissons pas aprs a  ? " 
:Son machiavlisme de village le faisait passer pour fort parmi ses collgues, parmi tous les dclasss et les avorts dont on fait des dputs. Il tait assez soign, assez correct, assez familier, assez aimable pour russir. Il avait des succs dans le monde, dans la socit mle, trouble et peu fine des hauts fonctionnaires du moment. 
:Une autre fois, Du Roy en ouvrant par hasard l'armoire aux bilboquets avait trouv ceux de son prdcesseur avec un crpe autour du manche, et le sien, celui dont il se servait quand il s'exerait sous la direction de Saint-Potin, tait orn d'une faveur rose. Tous avaient t rangs sur la mme planche, par rang de taille  ; et une pancarte, pareille  celle des muses, portait crit  : " Ancienne collection Forestier et Cie, Forestier-Du Roy, successeur, brevet S.G.D.G. Articles inusables pouvant servir en toutes circonstances, mme en voyage. " 
:Puis, rentr chez lui, l'obsession continuait. C'tait la maison tout entire maintenant qui lui rappelait le mort, tout le mobilier, tous les bibelots, tout ce qu'il touchait. Il ne pensait gure  cela dans les premiers temps  ; mais la scie monte par ses confrres avait fait en son esprit une sorte de plaie qu'un tas de riens inaperus jusqu'ici envenimaient  prsent. 
:Il ne pouvait plus prendre un objet sans qu'il crt voir aussitt la main de Charles pose dessus. Il ne regardait et ne maniait que des choses lui ayant servi autrefois, des choses qu'il avait achetes, aimes et possdes. Et Georges commenait  s'irriter mme  la pense des relations anciennes de son ami et de sa femme. 
:Le grand courant des voitures s'tait spar  l'entre des taillis. Dans le chemin des Lacs que suivaient les jeunes gens, les fiacres s'espaaient un peu, mais la nuit paisse des arbres, l'air vivifi par les feuilles et par l'humidit des ruisselets qu'on entendait couler sous les branches, une sorte de fracheur du large espace nocturne tout par d'astres, donnaient aux baisers des couples roulants un charme plus pntrant et une ombre plus mystrieuse. 
:La pense de Georges allait toujours, dvtant la vie de sa robe de posie, dans une sorte de rage mchante  : " Je serais bien bte de me gner, de me priver de quoi que ce soit, de me troubler, de me tracasser, de me ronger l'me comme je le fais depuis quelque temps. " L'image de Forestier lui traversa l'esprit sans y faire natre aucune irritation. Il lui sembla qu'ils venaient de se rconcilier, qu'ils redevenaient amis. Il avait envie de lui crier  : " Bonsoir, vieux. " 
:Clotilde tait au coin de la chemine, dans un rayon de jour venu de la fentre. Il sembla  Georges qu'elle plissait un peu en l'apercevant. Ayant d'abord salu Mme Walter et ses deux filles assises, comme deux sentinelles aux cts de leur mre, il se tourna vers son ancienne matresse. Elle lui tendait la main  ; il la prit et la serra avec intention comme pour dire  : " Je vous aime toujours. " Elle rpondit  cette pression. 
:" Oh  ! Mme Walter est une de celles dont on n'a jamais rien murmur, mais tu sais, l, jamais, jamais. Elle est inattaquable sous tous les rapports. Son mari, tu le connais comme moi. Mais elle, c'est autre chose. Elle a d'ailleurs assez souffert d'avoir pous un juif, mais elle lui est reste fidle. C'est une honnte femme. " 
:Elle tait en toilette claire dont le corsage un peu fendu laissait deviner, sous une dentelle blonde, le soulvement gras des seins. Jamais elle ne lui avait paru si frache. Il la jugea vraiment dsirable. Elle avait son air calme et comme il faut, une certaine allure de maman tranquille qui la faisait passer presque inaperue aux yeux galants des hommes. Elle ne parlait gure d'ailleurs que pour dire des choses connues, convenues et modres, ses ides tant sages, mthodiques, bien ordonnes,  l'abri de tous les excs. 
:Mme Walter avait promis de venir avec ses filles, en refusant le titre de dame patronnesse, parce qu'elle n'aidait de son nom que les oeuvres entreprises par le clerg, non pas qu'elle ft trs dvote, mais son mariage avec un Isralite la forait, croyait-elle,  une certaine tenue religieuse  ; et la fte organise par le journaliste prenait une sorte de signification rpublicaine qui pouvait sembler anticlricale. 
:" Les invitations sont faites par Mmes Laloigne, Remontel, Rissolin, femmes des snateurs de ce nom, et par Mmes Laroche-Mathieu, Percerol, Firmin, femmes des dputs bien connus. Une simple qute aura lieu pendant l'entracte de l'assaut, et le montant sera vers immdiatement entre les mains du maire du sixime arrondissement ou de son reprsentant. " 
:Il s'effaa  l'entre de la descente troite qu'clairait un bec de gaz  ; et la brusque transition de la lumire du jour  cette clart jaune avait quelque chose de lugubre. Une odeur de souterrain montait par cette chelle tournante, une senteur d'humidit chauffe, de murs moisis essuys pour la circonstance, et aussi des souffles de benjoin qui rappelaient les offices sacrs, et des manations fminines de Lubin, de verveine, d'iris, de violette. 
:Devant l'estrade, des jeunes gens en costumes d'assaut, minces, avec des membres longs, la taille cambre, la moustache en croc, posaient dj devant les spectateurs. On se les nommait, on dsignait les matres et les amateurs, toutes les notabilits de l'escrime. Autour d'eux causaient des messieurs en redingote, jeunes et vieux, qui avaient un air de famille avec les tireurs en tenue de combat. Ils cherchaient aussi  tre vus, reconnus et nomms, c'taient des princes de l'pe en civil, les experts en coups de bouton. 
:C'taient deux matres, deux bons matres de second ordre. Ils apparurent, secs tous deux, avec un air militaire. des gestes un peu raides. Ayant fait le salut d'armes avec des mouvements d'automates, ils commencrent  s'attaquer, pareils, dans leur costume de toile et de peau blanche,  deux pierrots-soldats qui se seraient battus pour rire. 
:La premire partie fut clture par une fort belle passe d'armes entre Jacques Rival et le fameux professeur belge Lebgue. Rival fut fort got des femmes. Il tait vraiment beau garon, bien fait, souple, agile, et plus gracieux que tous ceux qui l'avaient prcd. Il apportait dans sa faon de se tenir en garde et de se fendre une certaine lgance mondaine qui plaisait et faisait contraste avec la manire nergique. mais commune de son adversaire. " On sent l'homme bien lev ", disait-on. 
:Mais depuis quelques minutes, un bruit singulier,  l'tage au-dessus, inquitait les spectateurs. C'tait un grand pitinement accompagn de rires bruyants. Les deux cents invits qui n'avaient pu descendre dans la cave s'amusaient sans doute,  leur faon. Dans le petit escalier tournant une cinquantaine d'hommes taient tasss. La chaleur devenait terrible en bas. On criait  : " De l'air  ! " " A boire  ! " Le mme farceur glapissait sur un ton aigu qui dominait le murmure des conversations  : 
:Rival apparut trs rouge, ayant gard son costume d'assaut. " Je vais faire apporter des rafrachissements ", dit-il -- et il courut dans l'escalier. Mais toute communication tait coupe avec le rez-de-chausse. Il et t aussi facile de percer le plafond que de traverser la muraille humaine entasse sur les marches. 
:Deux femmes parurent, un fleuret  la main, en costume de salle, vtues d'un maillot sombre, d'un trs court jupon tombant  la moiti des cuisses, et d'un plastron si gonfl sur la poitrine qu'il les forait  porter haut la tte. Elle taient jolies et jeunes. Elles souriaient en saluant l'assistance. On les acclama longtemps. 
:Leur promptitude calme, leur sage souplesse, leurs mouvements rapides, si calculs qu'ils semblaient lents, attiraient et captivaient l'oeil par la seule puissance de la perfection. Le public sentit qu'il voyait l une chose belle et rare, que deux grands artistes dans leur mtier lui montraient ce qu'on pouvait voir de mieux, tout ce qu'il tait possible  deux matres de dployer d'habilet, de ruse, de science raisonne et d'adresse physique. 
:Mmes Laroche-Mathieu et Rissolin accompagnaient leurs maris. La vicomtesse de Percemur parla du grand monde. Mme de Marelle tait ravissante dans une toilette d'une fantaisie singulire, jaune et noire, un costume espagnol qui moulait bien sa jolie taille, sa poitrine et ses bras potels, et rendait nergique sa petite tte d'oiseau. 
:Du Roy avait pris  sa droite Mme Walter, et il ne lui parla, durant le dner, que de choses srieuses, avec un respect exagr. De temps en temps il regardait Clotilde. " Elle est vraiment plus jolie et plus frache ", pensait-il. Puis ses yeux revenaient vers sa femme qu'il ne trouvait pas mal non plus, bien qu'il et gard contre elle une colre rentre, tenace et mchante. 
:Une autre marche rgulire, interrompue parfois, puis recommenant, rpondait, au fond du vaste monument, au bruit de ses pieds qui montait sonore sous la haute vote. La curiosit lui vint de connatre ce promeneur. Il le chercha. C'tait un gros homme chauve, qui allait le nez en l'air, le chapeau derrire le dos. 
:Il murmurait mentalement  : " Les pauvres tres. Y en a-t-il qui souffrent pourtant. " Et une colre lui vint contre l'impitoyable nature. Puis il rflchit que ces gueux croyaient au moins qu'on s'occupait d'eux l-haut et que leur tat civil se trouvait inscrit sur les registres du ciel avec la balance de la dette et de l'avoir. 
:" Je n'attends rien... je n'espre rien. Je vous aime. Quoi que vous fassiez, je vous le rpterai si souvent, avec tant de force et d'ardeur, que vous finirez bien par le comprendre. Je veux faire pntrer en vous ma tendresse, vous la verser dans l'me, mot par mot, heure par heure, jour par jour, de sorte qu'enfin elle vous imprgne comme une liqueur tombe goutte  goutte, qu'elle vous adoucisse, vous amollisse et vous force, plus tard,  me rpondre  : " Moi aussi je vous aime. " 
:Depuis un an, elle luttait ainsi tous les jours, tous les soirs, contre cette obsession grandissante, contre cette image qui hantait ses rves, qui hantait sa chair et troublait ses nuits. Elle se sentait prise comme une bte dans un filet, lie, jete entre les bras de ce mle qui l'avait vaincue, conquise, rien que par le poil de sa lvre et par la couleur de ses yeux. 
:Et maintenant, dans cette glise, tout prs de Dieu, elle se sentait plus faible, plus abandonne, plus perdue encore que chez elle. Elle ne pouvait plus prier, elle ne pouvait penser qu' lui. Elle souffrait dj qu'il se ft loign. Elle luttait cependant en dsespre, elle se dfendait, appelait du secours de toute la force de son me. Elle et voulu mourir, plutt que de tomber ainsi, elle qui n'avait point failli. Elle murmurait des paroles perdues de supplication  ; mais elle coutait le pas de Georges s'affaiblir dans le lointain des votes. 
:" Relevez-vous, dit-il, j'ai justement sur moi la clef du confessionnal. " Et fouillant dans sa poche, il en tira un anneau garni de clefs, puis il en choisit une, et il se dirigea, d'un pas rapide, vers les petites cabanes de bois, sorte de botes aux ordures de l'me, o les croyants vident leurs pchs. 
:Bientt un lger murmure de voix veilla son attention. Il n'avait vu personne dans ce coin de l'glise. D'o venait donc ce chuchotement  ? Il se leva pour chercher, et il aperut, dans la chapelle voisine, les portes du confessionnal. Un bout de robe sortait de l'une et tranait sur le pav. Il s'approcha pour examiner la femme. Il la reconnut. Elle se confessait  !... 
:" J'ai votre affaire. Je vous donne une tude sur la situation politique de toute notre colonie africaine, avec la Tunisie  gauche, l'Algrie au milieu, et le Maroc  droite, l'histoire des races qui peuplent ce grand territoire, et le rcit d'une excursion sur la frontire marocaine jusqu' la grande oasis de Figuig o aucun Europen n'a pntr et qui est la cause du conflit actuel. a vous va-t-il  ? " 
:Ce discours, demeur clbre, avait servi de thme  Du Roy pour dix articles sur la colonie algrienne, pour toute sa srie interrompue lors de ses dbuts au journal, et il avait soutenu nergiquement l'ide d'une expdition militaire, bien qu'il ft convaincu qu'elle n'aurait pas lieu. Il avait fait vibrer la corde patriotique et bombard l'Espagne avec tout l'arsenal d'arguments mprisants qu'on emploie contre les peuples dont les intrts sont contraires aux vtres. 
:Le salon de Madeleine tait devenu un centre influent, o se runissaient chaque semaine plusieurs membres du cabinet. Le prsident du Conseil avait mme dn deux fois chez elle  ; et les femmes des hommes d'tat, qui hsitaient autrefois  franchir sa porte, se vantaient  prsent d'tre ses amies, lui faisant plus de visites qu'elles n'en recevaient d'elle. 
:Le matin de la rentre des Chambres, la jeune femme, encore au lit, faisait mille recommandations  son mari, qui s'habillait afin d'aller djeuner chez M. Laroche-Mathieu et de recevoir ses instructions avant la sance, pour l'article politique du lendemain dans La Vie Franaise, cet article devant tre une sorte de dclaration officieuse des projets rels du cabinet. 
:Elle aurait d sentir, lui semblait-il, qu'il faut, en amour, un tact, une adresse, une prudence et une justesse extrmes, que s'tant donne  lui, elle mre, mre de famille, femme du monde, elle devait se livrer gravement, avec une sorte d'emportement contenu, svre, avec des larmes peut-tre, mais avec les larmes de Didon, non plus avec celles de Juliette. 
:Et quand elle aurait d le meurtrir dans ses bras, en le regardant ardemment de cet oeil profond et terrible qu'ont certaines femmes dfrachies, superbes en leur dernier amour, quand elle aurait d le mordre de sa bouche muette et frissonnante en l'crasant sous sa chair paisse et chaude, fatigue mais insatiable, elle se trmoussait comme une gamine et zzayait pour tre gracieuse  : 
:Il avait d alors venir presque tous les jours chez elle, tantt djeuner, tantt dner. Elle lui serrait la main sous la table, lui tendait sa bouche derrire les portes. Mais lui s'amusait surtout  jouer avec Suzanne qui l'gayait par ses drleries. Dans son corps de poupe s'agitait un esprit agile et malin, imprvu et sournois, qui faisait toujours la parade comme une marionnette de foire. Elle se moquait de tout et de tout le monde, avec un -propos mordant. Georges excitait sa verve, la poussait  l'ironie, et ils s'entendaient  merveille. 
:Il avait envie de la maltraiter, de l'injurier, de la frapper, de lui dire nettement  : " Zut, j'en ai assez, vous m'embtez. " Mais il gardait toujours quelques mnagements,  cause de La Vie Franaise  ; et il tchait,  force de froideur, de durets enveloppes d'gards et mme de paroles rudes par moments, de lui faire comprendre qu'il fallait bien que cela fint. 
:Ils avaient eu un t d'amour charmant, un t d'tudiants qui font la noce, s'chappant pour aller djeuner ou dner  Argenteuil,  Bougival,  Maisons,  Poissy, passant des heures dans un bateau  cueillir des fleurs le long des berges. Elle adorait les fritures de Seine, les gibelottes et les matelotes, les tonnelles des cabarets et les cris des canotiers. Il aimait partir avec elle, par un jour clair, sur l'impriale d'un train de banlieue et traverser, en disant des btises gaies, la vilaine campagne de Paris o bourgeonnent d'affreux chalets bourgeois. 
:Il pensait  : " Qu'est-ce qu'elle me veut encore, cette vieille chouette  ? Je parie qu'elle n'a rien  me dire. Elle va me rpter qu'elle m'adore. Pourtant il faut voir. Elle parle d'une chose trs grave et d'un grand service, c'est peut-tre vrai. Et Clotilde qui vient  quatre heures. Il faut que j'expdie la premire  trois heures au plus tard. Sacristi  ! pourvu qu'elles ne se rencontrent pas. Quelles rosses de femmes  ! " 
:" Il ne fallait pas me prendre pour me traiter ainsi, il fallait me laisser sage et heureuse, comme j'tais. Te rappelles-tu ce que tu me disais dans l'glise, et comme tu m'as fait entrer de force dans cette maison  ? Et voil maintenant comment tu me parles  ! comment tu me reois  ! Mon Dieu  ! Mon Dieu  ! que tu me fais mal  ! " 
:" Ah  ! mais, zut  ! En voil assez. Je ne peux pas te voir une minute sans entendre cette chanson-l. On dirait vraiment que je t'ai prise  douze ans et que tu tais ignorante comme un ange. Non, ma chre, rtablissons les faits, il n'y a pas eu dtournement de mineure. Tu t'es donne  moi, en plein ge de raison. Je t'en remercie, je t'en suis absolument reconnaissant, mais je ne suis pas tenu d'tre attach  ta jupe jusqu' la mort. Tu as un mari et j'ai une femme. Nous ne sommes libres ni l'un ni l'autre. Nous nous sommes offert un caprice, ni vu ni connu, c'est fini. " 
:Il allait les arracher tout  l'heure, en se levant. Il lui ferait mal, quel bonheur  ! Et il emporterait quelque chose d'elle, sans le savoir, il emporterait une petite mche de sa chevelure, dont il n'avait jamais demand. C'tait un lien par lequel elle l'attachait, un lien secret, invisible  ! un talisman qu'elle laissait sur lui. Sans le vouloir, il penserait  elle, il rverait d'elle, il l'aimerait un peu plus le lendemain. 
:Du Roy remonta jusqu'au boulevard extrieur. Puis, il redescendit le boulevard Malesherbes, qu'il se mit  suivre,  pas lents. En passant devant un ptissier, il aperut des marrons glacs dans une coupe de cristal, et il pensa  : " Je vais en rapporter une livre pour Clotilde. " Il acheta un sac de ces fruits sucrs qu'elle aimait  la folie. A quatre heures, il tait rentr pour attendre sa jeune matresse. 
:" Tu ne sais pas, mon chri, j'ai rv de toi, j'ai rv que nous faisions un grand voyage, tous les deux, sur un chameau. Il avait deux bosses, nous tions  cheval chacun sur une bosse, et nous traversions le dsert. Nous avions emport des sandwiches dans un papier et du vin dans une bouteille et nous faisions la dnette sur nos bosses. Mais a m'ennuyait parce que nous ne pouvions pas faire autre chose, nous tions trop loin l'un de l'autre, et moi je voulais descendre. " 
:" coute, ma chatte. Je vais te charger d'une commission pour ton mari. Dis-lui de ma part d'acheter, demain, pour dix mille francs d'emprunt du Maroc qui est  soixante-douze  ; et je lui promets qu'il aura gagn de soixante  quatre-vingt mille francs avant trois mois. Recommande-lui le silence absolu. Dis-lui, de ma part, que l'expdition de Tanger est dcide et que l'tat Franais va garantir la dette marocaine. Mais ne te coupe pas avec d'autres. C'est un secret d'tat que je confie l. " 
:Il atteignait la rue Drouot quand il s'arrta net  ; il avait oubli de prendre des nouvelles du comte de Vaudrec, qui demeurait Chausse-d'Antin. Il revint donc, flnant toujours, pensant  mille choses, dans une songerie heureuse,  des choses douces,  des choses bonnes,  la fortune prochaine et aussi  cette crapule de Laroche et  cette vieille teigne de Patronne. Il ne s'inquitait point, d'ailleurs, de la colre de Clotilde, sachant bien qu'elle pardonnait vite. 
:" Oui, c'est probable, car, enfin, c'tait notre meilleur ami,  tous les deux. Il dnait deux fois par semaine  la maison, il venait  tout moment. Il tait chez lui chez nous, tout  fait chez lui. Il t'aimait comme un pre, et il n'avait pas de famille, pas d'enfants, pas de frres ni de soeurs, rien qu'un neveu, un neveu loign. Oui, il doit y avoir un testament. Je ne tiendrais pas  grand-chose, un souvenir, pour prouver qu'il a pens  nous, qu'il nous aimait, qu'il reconnaissait l'affection que nous avions pour lui. Il nous devait bien une marque d'amiti. " 
:" C'est tout. Cette pice est date du mois d'aot dernier et a remplac un document de mme nature, fait il y a deux ans, au nom de Mme Claire-Madeleine Forestier. J'ai ce premier testament qui pourrait prouver, en cas de contestation de la part de la famille, que la volont de M. le comte de Vaudrec n'a point vari. " 
:" Je comprends le scrupule qui vous fait hsiter, monsieur. Je dois ajouter que le neveu de M. de Vaudrec, qui a pris connaissance, ce matin mme, des dernires intentions de son oncle, se dclare prt  les respecter si on lui abandonne une somme de cent mille francs. A mon avis, le testament est inattaquable, mais un procs ferait du bruit qu'il vous conviendra peut-tre d'viter. Le monde a souvent des jugements malveillants. Dans tous les cas, pourrez-vous me faire connatre votre rponse sur tous les points avant samedi  ? " 
:Madeleine,  son tour, le regardait fixement, dans la transparence des yeux, d'une faon profonde et singulire, comme pour y lire quelque chose, comme pour y dcouvrir cet inconnu de l'tre qu'on ne pntre jamais et qu'on peut  peine entrevoir en des secondes rapides, en ces moments de non-garde, ou d'abandon, ou d'inattention, qui sont comme des portes laisses entrouvertes sur les mystrieux dedans de l'esprit. Et elle articula lentement  : 
:Il s'arrta en face d'elle  ; et ils demeurrent de nouveau quelques instants les yeux dans les yeux, s'efforant d'aller jusqu' l'impntrable secret de leurs coeurs, de se sonder jusqu'au vif de la pense. Ils tchaient de se voir  nu la conscience en une interrogation ardente et muette  : lutte intime de deux tres qui, vivant cte  cte, s'ignorent toujours, se souponnent, se flairent, se guettent, mais ne se connaissent pas jusqu'au fond vaseux de l'me. 
:" C'est gal, nous ne pouvons accepter cet hritage dans ces conditions. Ce serait d'un effet dplorable. Tout le monde croirait la chose, tout le monde en jaserait et rirait de moi. Les confrres sont dj trop disposs  me jalouser et  m'attaquer. Je dois avoir plus que personne le souci de mon honneur et le soin de ma rputation. Il m'est impossible d'admettre et de permettre que ma femme accepte un legs de cette nature d'un homme que la rumeur publique lui a dj prt pour amant. Forestier aurait peut-tre tolr cela, lui, mais moi, non. " 
:" Eh bien, oui... un million... tant pis... Il n'a pas compris en testant quelle faute de tact, quel oubli des convenances il commettait. Il n'a pas vu dans quelle position fausse, ridicule, il allait me mettre... Tout est affaire de nuances dans la vie... Il fallait qu'il m'en laisst la moiti, a arrangeait tout. " 
:" Le monde ne comprendra jamais et que Vaudrec ait fait de toi son unique hritire et que j'aie admis cela, moi. Recevoir cette fortune de cette faon, ce serait avouer... avouer de ta part une liaison coupable, et de la mienne une complaisance infme... Comprends-tu comment on interprterait notre acceptation  ? Il faudrait trouver un biais, un moyen adroit de pallier la chose. Il faudrait laisser entendre, par exemple, qu'il a partag entre nous cette fortune, en donnant la moiti au mari, la moiti  la femme. " 
:" Avons-nous besoin de le montrer et de l'afficher sur les murs  ? Tu es stupide,  la fin. Nous dirons que le comte de Vaudrec nous a laiss sa fortune par moiti... Voil... Or, tu ne peux accepter ce legs sans mon autorisation. Je te la donne,  la seule condition d'un partage qui m'empchera de devenir la rise du monde. " 
:" Eh bien, si tu veux, ma chrie, je vais retourner tout seul chez matre Lamaneur pour le consulter et lui expliquer la chose. Je lui dirai mon scrupule, et j'ajouterai que nous nous sommes arrts  l'ide d'un partage, par convenance, pour qu'on ne puisse pas jaboter. Du moment que j'accepte la moiti de cet hritage, il est bien vident que personne n'a plus le droit de sourire. C'est dire hautement  : " Ma femme accepte parce que j'accepte, moi, son mari, qui suis juge de ce qu'elle peut faire sans se compromettre. " Autrement, a aurait fait scandale. " 
:Quand  Walter, personne dans Paris n'ignorait qu'il avait fait coup double et encaiss de trente  quarante millions sur l'emprunt, et de huit  dix millions sur des mines de cuivre et de fer, ainsi que sur d'immenses terrains achets pour rien avant la conqute et revendus le lendemain de l'occupation franaise  des compagnies de colonisation. 
:Il fallait d'abord qu'ils entrassent dans sa maison, tous les panns titrs qu'on cite dans les feuilles  ; et ils y entreraient pour voir la figure d'un homme qui a gagn cinquante millions en six semaines  ; ils y entreraient aussi pour voir et compter ceux qui viendraient l  ; ils y entreraient encore parce qu'il avait eu le bon got et l'adresse de les appeler  admirer un tableau chrtien chez lui, fils d'Isral. 
:Dans le monde, dans le monde des duchesses et du Jockey, on avait beaucoup discut cette invitation qui n'engageait  rien, en somme. On irait l comme on allait voir des aquarelles chez M. Petit. Les Walter possdaient un chef-d'oeuvre  ; ils ouvraient leurs portes un soir pour que tout le monde pt l'admirer. Rien de mieux. 
:Quand elle aperut Du Roy, elle devint livide et fit un mouvement pour aller  lui. Puis elle demeura immobile, l'attendant. Il la salua avec crmonie, tandis que Madeleine l'accablait de tendresses et de compliments. Alors Georges laissa sa femme auprs de la Patronne  ; et il se perdit au milieu du public pour couter les choses malveillantes qu'on devait dire, assurment. 
:Cinq salons se suivaient, tendus d'toffes prcieuses, de broderies italiennes ou de tapis d'Orient de nuances et de styles diffrents, et portant sur leurs murailles des tableaux de matres anciens. On s'arrtait surtout pour admirer une petite pice Louis XVI, une sorte de boudoir tout capitonn en soie  bouquets roses sur un fond bleu ple. Les meubles bas, en bois dor, couverts d'toffe pareille  celle des murs, taient d'une admirable finesse. 
:" C'est mal, trs mal, trs mal. Vous nous faites beaucoup de peine, car nous vous adorons, maman et moi. Quant  moi, je ne puis me passer de vous. Si vous n'tes pas l, je m'ennuie  mourir. Vous voyez que je vous le dis carrment pour que vous n'ayez plus le droit de disparatre comme a. Donnez-moi le bras, je vais vous montrer moi-mme Jsus marchant sur les flots, c'est tout au fond, derrire la serre. Papa l'a mis l-bas afin qu'on soit oblig de passer partout. C'est tonnant, comme il fait le paon, papa, avec cet htel. " 
:Un monsieur saluait Suzanne, un grand garon mince,  favoris blonds, un peu chauve, avec cet air mondain qu'on reconnat partout. Georges l'entendit nommer  : le marquis de Cazolles, et il fut brusquement jaloux de cet homme. Depuis quand le connaissait-elle  ? Depuis sa fortune sans doute  ? Il devinait un prtendant. 
:Et ils se sparrent. Mais Jacques Rival faillit le mettre en retard. Il l'avait pris par le bras et lui racontait un tas de choses avec l'air trs exalt. Il venait sans doute du buffet. Enfin Du Roy le laissa aux mains de M. de Marelle retrouv entre deux portes, et il s'enfuit. Il lui fallut encore prendre garde de n'tre pas vu par sa femme et par Laroche. Il y parvint, car ils semblaient fort anims, et il se trouva dans le jardin. 
:Il distinguait  sa droite et  sa gauche des arbustes sans feuilles dont les branches menues frmissaient. Des lueurs grises passaient dans ces ramures, des lueurs venues des fentres de l'htel. Il aperut quelque chose de blanc, au milieu du chemin, devant lui, et Mme Walter, les bras nus, la gorge nue, balbutia d'une voix frmissante  : 
:" Ma chre, l'amour n'est pas ternel. On se prend et on se quitte. Mais quand a dure comme entre nous a devient un boulet horrible. Je n'en veux plus. Voil la vrit. Cependant, si tu sais devenir raisonnable, me recevoir et me traiter ainsi qu'un ami, je reviendrai comme autrefois. Te sens-tu capable de a  ? " 
:Mais il refusa, dcid  partir tout de suite, voulant tre seul pour penser. Trop de choses nouvelles venaient de pntrer dans son esprit et il se mit  chercher sa femme. Au bout de quelque temps il l'aperut qui buvait du chocolat, au buffet, avec deux messieurs inconnus. Elle leur prsenta son mari, sans les nommer  lui. 
:Une heure aprs avoir lu cette nouvelle devenue publique, il reut un mot de la Patronne qui le suppliait de venir dner chez elle, le soir mme, avec sa femme, pour fter cette distinction. Il hsita quelques minutes, puis jetant au feu ce billet crit en termes ambigus, il dit  Madeleine  : Nous dnerons ce soir chez les Walter. " 
:Quand ils arrivrent, la Patronne tait seule dans le petit boudoir Louis XVI adopt pour ses rceptions intimes. Vtue de noir, elle avait poudr ses cheveux, ce qui la rendait charmante. Elle avait l'air, de loin, d'une vieille, de prs, d'une jeune, et, quand on la regardait bien, d'un joli pige pour les yeux. 
:Tout le long de la vasque de marbre on laissait par terre des coussins afin qu'on pt se mettre  genoux autour du bassin, pour tre plus prs des btes nageantes. Les jeunes gens en prirent chacun un, cte  cte, et, penchs vers l'eau, commencrent  jeter dedans des boulettes qu'ils roulaient entre leurs doigts. Les poissons, ds qu'ils les aperurent, s'en vinrent, en remuant la queue, battant des nageoires, roulant leurs gros yeux saillants, tournant sur eux-mmes, plongeant pour attraper la proie ronde qui s'enfonait, et remontant aussitt pour en demander une autre. 
:" Je le sais bien que je suis fou. Est-ce que je devrais vous avouer cela, moi, un homme mari,  vous, une jeune fille  ? Je suis plus que fou, je suis coupable, presque misrable. Je n'ai pas d'espoir possible, et je perds la raison  cette pense. Et quand j'entends dire que vous allez vous marier, j'ai des accs de fureur  tuer quelqu'un. Il faut me pardonner a, Suzanne  ! " 
:Tous les poissons se jetrent avidement sur ce paquet de mie qui flottait n'ayant point t ptri par les doigts, et ils le dpecrent de leurs bouches voraces. Ils l'entranaient  l'autre bout du bassin, s'agitaient au-dessous, formant maintenant une grappe mouvante, une espce de fleur anime et tournoyante, une fleur vivante, tombe  l'eau la tte en bas. 
:Ils traversrent une salle  manger dont la table non desservie montrait les restes du repas  : des bouteilles  champagne vides, une terrine de foies gras ouverte, une carcasse de poulet et des morceaux de pain  moiti mangs. Deux assiettes poses sur le dressoir portaient des piles d'cailles d'hutres. 
:C'tait une chambre de maison garnie, aux meubles communs, o flottait cette odeur odieuse et fade des appartements d'htel, odeur mane des rideaux, des matelas, des murs, des siges, odeur de toutes les personnes qui avaient couch ou vcu, un jour ou six mois, dans ce logis public, et laiss l un peu de leur senteur, de cette senteur humaine qui, s'ajoutant  celle des devanciers, formait  la longue une puanteur confuse, douce et intolrable, la mme dans tous ces lieux. 
:Madeleine avait retrouv son sang-froid, et voyant tout perdu, elle tait prte  tout oser. Une audace de bravade faisait briller son oeil  ; et, roulant un morceau de papier, elle alluma, comme pour une rception, les dix bougies des vilains candlabres poss au coin de la chemine. Puis elle s'adossa au marbre et tendant au feu mourant un de ses pieds nus, qui soulevait par derrire son jupon  peine arrt sur les hanches, elle prit une cigarette dans un tui de papier rose, l'enflamma et se mit  fumer. 
:" Non, je vous le rpte pour la dixime fois, c'est inutile. On me fermera la porte de votre maison  ; on m'expulsera du journal  ; et nous ne pourrons plus mme nous voir. Voil le joli rsultat auquel je suis certain d'arriver par une demande en rgle. On vous a promise au marquis de Cazolles. On espre que vous finirez par dire  : " Oui. " Et on attend. " 
:-- Eh bien, il y a un moyen, un seul  ! Il faut que la chose vienne de vous, et pas de moi. Vous tes une enfant gte, on vous laisse tout dire, on ne s'tonnera pas trop d'une audace de plus de votre part. coutez donc. Ce soir, en rentrant, vous irez trouver votre maman, d'abord, votre maman toute seule. Et vous lui avouerez que vous voulez m'pouser. Elle aura une grosse motion et une grosse colre... " 
:Elle regardait le vaste horizon, la tte pleine de cette ide d'enlvement. Elle irait plus loin que l-bas... avec lui  !... Elle serait enleve  !... Elle tait fire de a  ! Elle ne songeait gure  sa rputation,  ce qui pouvait lui arriver d'infme. Le savait-elle, mme  ? Le souponnait-elle  ? 
:Suzanne aussi songeait  ; et le grelot des quatre chevaux sonnait dans sa tte, lui faisait voir des grandes routes infinies sous des clairs de lune ternels, des forts sombres traverses, des auberges au bord du chemin, et la hte des hommes d'curie  changer l'attelage, car tout le monde devine qu'ils sont poursuivis. 
:Il entendit encore sonner le quart, puis la demie, puis les trois quarts  ; et toutes les horloges rptrent une heure comme elles avaient annonc minuit. Il n'attendait plus, il restait, creusant sa pense pour deviner ce qui avait pu arriver. Tout  coup une tte de femme passa par la portire et demanda  : 
:-- Oh  ! a a t affreux. Je suis entre chez elle et je lui ai rcit ma petite affaire que j'avais bien prpare. Alors elle a pli, puis elle a cri  : " Jamais  ! jamais  ! " Moi, j'ai pleur, je me suis fche, j'ai jur que je n'pouserais que vous. J'ai cru qu'elle allait me battre. Elle est devenue comme folle  ; elle a dclar qu'on me renverrait au couvent, ds le lendemain. Je ne l'avais jamais vue comme a, jamais  ! Alors papa est arriv en l'entendant dbiter toutes ses sottises. Il ne s'est pas fch tant qu'elle, mais il a dclar que vous n'tiez pas un assez beau parti. 
:S'il ne savait rien, tout pouvait s'arranger encore. On ferait un voyage avec Suzanne pendant six mois, et ce serait fini. Mais comment pourrait-elle le revoir, elle, ensuite  ? Car elle l'aimait toujours. Cette passion tait entre en elle  la faon de ces pointes de flche qu'on ne peut plus arracher. 
:Vivre sans lui tait impossible. Autant mourir. Sa pense s'garait dans ces angoisses et dans ces incertitudes. Une douleur commenait  poindre dans sa tte  ; ses ides devenaient pnibles, troubles, lui faisaient mal. Elle s'nervait  chercher, s'exasprait de ne pas savoir. Elle regarda sa pendule, il tait une heure passe. Elle se dit  : " Je ne veux pas rester ainsi, je deviens folle. Il faut que je sache. Je vais rveiller Suzanne pour l'interroger. " 
:Et elle s'en alla, dchausse, pour ne pas faire de bruit, une bougie  la main, vers la chambre de sa fille. Elle l'ouvrit bien doucement, entra, regarda le lit. Il n'tait pas dfait. Elle ne comprit point d'abord, et pensa que la fillette discutait encore avec son pre. Mais aussitt un soupon horrible l'effleura et elle courut chez son mari. Elle y arriva d'un lan  ; blme et haletante. Il tait couch et lisait encore. 
:" Mais, tais-toi donc... Je te rpte qu'il le faut... qu'il le faut absolument. Et qui sait  ? Peut-tre ne le regretterons-nous pas. Avec les tres de cette trempe l, on ne sait jamais ce qui peut arriver. Tu as vu comme il a jet bas, en trois articles, ce niais de Laroche-Mathieu, et comme il l'a fait avec dignit, ce qui tait rudement difficile dans sa situation de mari. Enfin nous verrons. Toujours est-il que nous sommes pris. Nous ne pouvons plus nous tirer de l. " 
:Mme Walter restait debout, dchire par une intolrable douleur. Elle ne comprenait pas encore bien, d'ailleurs. Elle souffrait seulement. Puis il lui sembla qu'elle ne pourrait pas demeurer l, immobile, jusqu'au jour. Elle sentait en elle un besoin violent de se sauver, de courir devant elle, de s'en aller, de chercher de l'aide, d'tre secourue. 
:Bel-Ami avait jet cette ptre  la poste au moment de quitter Paris, car il l'avait prpare d'avance le soir de son dpart. Il y disait, en termes respectueux, qu'il aimait depuis longtemps la jeune fille, que jamais aucun accord n'avait eu lieu entre eux, mais que la voyant venir  lui, en toute libert, pour lui dire  : " Je serai votre femme ", il se jugeait autoris  la garder,  la cacher mme, jusqu' ce qu'il et obtenu une rponse des parents dont la volont lgale avait pour lui une valeur moindre que la volont de sa fiance. 
:Jamais la jeune fille ne s'tait tant amuse. Elle avait jou  la bergre. Comme il la faisait passer pour sa soeur, ils vivaient dans une intimit libre et chaste, une sorte de camaraderie amoureuse. Il jugeait habile de la respecter. Ds le lendemain de leur arrive, elle acheta du linge et des vtements de paysanne, et elle se mit  pcher  la ligne, la tte couverte d'un immense chapeau de paille orn de fleurs des champs. Elle trouvait le pays dlicieux. Il y avait l une vieille tour et un vieux chteau o l'on montrait d'admirables tapisseries. 
:Georges, vtu d'une vareuse achete toute faite chez un commerant du pays, promenait Suzanne, soit  pied, le long des berges, soit en bateau. Ils s'embrassaient  tout moment, frmissants, elle innocente et lui prt  succomber. Mais il savait tre fort  : et quand il lui dit  : " Nous retournerons  Paris demain, votre pre m'accorde votre main ", elle murmura navement  : " Dj, a m'amusait tant d'tre votre femme  ! " 
:Il cessa de la battre et se redressa. Puis il fit quelques pas par la pice pour reprendre son sang-froid  ; et, une ide lui tant venue, il passa dans la chambre, emplit la cuvette d'eau froide, et se trempa la tte dedans. Ensuite il se lava les mains, et il revint voir ce qu'elle faisait en s'essuyant les doigts avec soin. 
:" Oui et non. Elle vit trs retire, m'a-t-on dit, dans le quartier Montmartre. Mais... il y a un mais... je lis depuis quelque temps dans La Plume des articles politiques qui ressemblent terriblement  ceux de Forestier et de Du Roy. Ils sont d'un nomm Jean Le Dol, un jeune homme, beau garon, intelligent, de la mme race que notre ami Georges, et qui a fait la connaissance de son ancienne femme. D'o j'ai conclu qu'elle aimait les dbutants et les aimerait ternellement. Elle est riche d'ailleurs. Vaudrec et Laroche-Mathieu n'ont pas t pour rien les assidus de la maison. " 
:-- Notre Bel-Ami, par indiffrence ou par conomie, avait jug la mairie suffisante en pousant Madeleine Forestier. Il s'tait donc pass de bndiction ecclsiastique, ce qui constituait, pour notre Sainte Mre l'Eglise, un simple tat de concubinage. Par consquent, il arrive devant elle aujourd'hui en garon, et elle lui prte toutes ses pompes, qui coteront cher au pre Walter. " 
:La rumeur de la foule accrue grandissait sous la vote. On entendait des voix qui parlaient presque haut. On se montrait des hommes clbres, qui posaient, contents d'tre vus, et gardant avec soin leur maintien adopt devant le public, habitus  se montrer ainsi dans toutes les ftes dont ils taient, leur semblait-il, les indispensables ornements, les bibelots d'art. 
:-- Jamais. Elle ne voulait pas lui donner la petite. Mais il tenait le pre par des cadavres dcouverts, parat-il, des cadavres enterrs au Maroc. Il a donc menac le vieux de rvlations pouvantables. Walter s'est rappel l'exemple de Laroche-Mathieu et il a cd tout de suite. Mais la mre, entte comme toutes les femmes, a jur qu'elle n'adresserait plus la parole  son gendre. Ils sont rudement drles, en face l'un de l'autre. Elle a l'air d'une statue, de la statue de la Vengeance, et il est fort gn, lui, bien qu'il fasse bonne contenance, car il sait se gouverner, celui-l  ! " 
:Des confrres venaient leur serrer la main. On entendait des bouts de conversations politiques. Et vague comme le bruit d'une mer lointaine, le grouillement du peuple amass devant l'glise entrait par la porte avec le soleil, montait sous la vote, au-dessus de l'agitation plus discrte du public d'lite mass dans le temple. 
:Elle s'en venait, la tte baisse, mais point timide, vaguement mue, gentille, charmante, une miniature d'pouse. Les femmes souriaient et murmuraient en la regardant passer. Les hommes chuchotaient  : " Exquise, adorable. " M. Walter marchait avec une dignit exagre, un peu ple, les lunettes d'aplomb sur le nez. 
:Mme Walter les suivait, donnant le bras au pre de son autre gendre, au marquis de Latour-Yvelin, g de soixante-douze ans. Elle ne marchait pas, elle se tranait, prte  s'vanouir  chacun de ses mouvements en avant. On sentait que ses pieds se collaient aux dalles, que ses jambes refusaient d'avancer, que son coeur battait dans sa poitrine comme une bte qui bondit pour s'chapper. 
:Puis Georges Du Roy parut avec une vieille dame inconnue. Il levait la tte sans dtourner non plus ses yeux fixes, durs, sous ses sourcils un peu crisps. Sa moustache semblait irrite sur sa lvre. On le trouvait fort beau garon. Il avait l'allure fire, la taille fine, la jambe droite. Il portait bien son habit que tachait, comme une goutte de sang, le petit ruban rouge de la Lgion d'honneur. 
:Il posa les questions d'usage, changea les anneaux, pronona les paroles qui lient comme des chanes, et il adressa aux nouveaux poux une allocution chrtienne. Il parla de fidlit, longuement, en termes pompeux. C'tait un gros homme de grande taille, un de ces beaux prlats chez qui le ventre est une majest. 
:Et voil qu'un vque les mariait, sa fille et son amant, dans une glise, en face de deux mille personnes, et devant elle  ! Et elle ne pouvait rien dire  ? Elle ne pouvait pas empcher cela  ? Elle ne pouvait pas crier  : " Mais il est  moi, cet homme, c'est mon amant. Cette union que vous bnissez est infme. " 
:Du Roy l'coutait, ivre d'orgueil. Un prlat de l'glise romaine lui parlait ainsi,  lui. Et il sentait, derrire son dos, une foule, une foule illustre venue pour lui. Il lui semblait qu'une force le poussait, le soulevait. Il devenait un des matres de la terre, lui, lui, le fils des deux pauvres paysans de Canteleu. 
:Puis des voix humaines s'levrent, passrent au-dessus des ttes inclines. Vauri et Landeck, de l'Opra, chantaient. L'encens rpandait une odeur fine de benjoin, et sur l'autel le sacrifice divin s'accomplissait  ; l'Homme-Dieu,  l'appel de son prtre, descendait sur la terre pour consacrer le triomphe du baron Georges Du Roy. 
:Lorsque l'office fut termin, il se redressa, et donnant le bras  sa femme, il passa dans la sacristie. Alors commena l'interminable dfil des assistants. Georges, affol de joie, se croyait un roi qu'un peuple venait acclamer. Il serrait des mains, balbutiait des mots qui ne signifiaient rien, saluait, rpondait aux compliments  : " Vous tes bien aimable. " 
:Soudain il aperut Mme de Marelle  ; et le souvenir de tous les baisers qu'il lui avait donns, qu'elle lui avait rendus, le souvenir de toutes leurs caresses, de ses gentillesses, du son de sa voix, du got de ses lvres, lui fit passer dans le sang le dsir brusque de la reprendre. Elle tait jolie, lgante, avec son air gamin et ses yeux vifs. Georges pensait  : " Quelle charmante matresse, tout de mme. " 
:Elle s'approcha un peu timide, un peu inquite, et lui tendit la main. Il la reut dans la sienne et la garda. Alors il sentit l'appel discret de ses doigts de femme, la douce pression qui pardonne et reprend. Et lui-mme il la serrait, cette petite main, comme pour dire  : " Je t'aime toujours, je suis  toi  ! " 
:Elle tait pleine de monde, car chacun avait regagn sa place, afin de les voir passer ensemble. Il allait lentement, d'un pas calme, la tte haute, les yeux fixs sur la grande baie ensoleille de la porte. Il sentait sur sa peau courir de longs frissons, ces frissons froids que donnent les immenses bonheurs. Il ne voyait personne. Il ne pensait qu' lui. 
