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:D'Artagnan raconte qu' sa premire visite  M. de Trville, le capitaine des mousquetaires du roi, il rencontra dans son antichambre trois jeunes gens servant dans l'illustre corps o il sollicitait l'honneur d'tre reu, et ayant nom Athos, Porthos et Aramis. 
:Ds lors nous n'emes plus de repos que nous n'eussions retrouv, dans les ouvrages contemporains, une trace quelconque de ces noms extraordinaires qui avaient fort veill notre curiosit. 
:-- Je ne ris pas souvent, Monsieur, reprit l'inconnu, ainsi que vous pouvez le voir vous-mme  l'air de mon visage ; mais je tiens cependant  conserver le privilge de rire quand il me plat. 
:Mais d'Artagnan n'tait pas de caractre  lcher ainsi un homme qui avait eu l'insolence de se moquer de lui. Il tira son pe entirement du fourreau et se mit  sa poursuite en criant : 
:C'est  ce moment que de tous cts on accourut sur le lieu de la scne. L'hte, craignant du scandale, emporta, avec l'aide de ses garons, le bless dans la cuisine o quelques soins lui furent accords. 
:Quant au gentilhomme, il tait revenu prendre sa place  la fentre et regardait avec une certaine impatience toute cette foule, qui semblait en demeurant l lui causer une vive contrarit. 
:-- M. de Trville ? dit l'inconnu en devenant attentif ; il frappait sur sa poche en prononant le nom de M. de Trville ?... Voyons, mon cher hte, pendant que votre jeune homme tait vanoui, vous n'avez pas t, j'en suis bien sr, sans regarder aussi cette poche-l. Qu'y avait-il ? 
: " Voyons, l'hte, dit-il, est-ce que vous ne me dbarrasserez pas de ce frntique ? En conscience, je ne puis le tuer, et cependant, ajouta-t-il avec une expression froidement menaante, cependant il me gne. O est-il ? 
: " C'est cet insolent petit garon qui chtie les autres, s'cria-t-il, et j'espre bien que cette fois-ci celui qu'il doit chtier ne lui chappera pas comme la premire. 
: " Paie, maroufle " , s'cria le voyageur toujours galopant  son laquais, lequel jeta aux pieds de l'hte deux ou trois pices d'argent et se mit  galoper aprs son matre. 
: " Ah ! lche, ah ! misrable, ah ! faux gentilhomme ! " cria d'Artagnan s'lanant  son tour aprs le laquais. 
:-- Il est en effet bien lche " , murmura l'hte en s'approchant de d'Artagnan, et essayant par cette flatterie de se raccommoder avec le pauvre garon, comme le hron de la fable avec son limaon du soir. 
: " C'est gal, dit l'hte, j'en perds deux, mais il me reste celui-l, que je suis sr de conserver au moins quelques jours. C'est toujours onze cus de gagns. " 
:Cependant cette dception n'et probablement pas arrt notre fougueux jeune homme, si l'hte n'avait rflchi que la rclamation que lui adressait son voyageur tait parfaitement juste. 
:Aussi, jetant son pieu loin de lui, et ordonnant  sa femme d'en faire autant de son manche  balai et  ses valets de leurs btons, il donna le premier l'exemple en se mettant lui-mme  la recherche de la lettre perdue. 
:-- Des bons sur la trsorerie particulire de Sa Majest " , rpondit d'Artagnan, qui, comptant entrer au service du roi grce  cette recommandation, croyait pouvoir faire sans mentir cette rponse quelque peu hasarde. 
:D'Artagnan entra donc dans Paris  pied, portant son petit paquet sous son bras, et marcha tant qu'il trouvt  louer une chambre qui convnt  l'exigut de ses ressources. Cette chambre fut une espce de mansarde, sise rue des Fossoyeurs, prs du Luxembourg. 
:Aprs quoi, content de la faon dont il s'tait conduit  Meung, sans remords dans le pass, confiant dans le prsent et plein d'esprance dans l'avenir, il se coucha et s'endormit du sommeil du brave. 
:Ce sommeil, tout provincial encore, le conduisit jusqu' neuf heures du matin, heure  laquelle il se leva pour se rendre chez ce fameux M. de Trville, le troisime personnage du royaume d'aprs l'estimation paternelle. 
:Arriv  l'escalier, ce fut pis encore : il y avait sur les premires marches quatre mousquetaires qui se divertissaient  l'exercice suivant, tandis que dix ou douze de leurs camarades attendaient sur le palier que leur tour vnt de prendre place  la partie. 
:Un d'eux, plac sur le degr suprieur, l'pe nue  la main, empchait ou du moins s'efforait d'empcher les trois autres de monter. 
:-- Aramis, mon ami, pour cette fois vous avez tort, interrompit Porthos, et votre manie d'esprit vous entrane toujours au-del des bornes ; si M. de Trville vous entendait, vous seriez mal venu de parler ainsi. 
:Les deux mousquetaires rougirent jusqu'au blanc des yeux. D'Artagnan ne savait o il en tait et et voulu tre  cent pieds sous terre. 
:-- On craint que ce ne soit de la petite vrole, Monsieur, rpondit Porthos voulant mler  son tour un mot  la conversation, et ce qui serait fcheux en ce que trs certainement cela gterait son visage. 
:Au mme instant la portire se souleva, et une tte noble et belle, mais affreusement ple, parut sous la frange. 
: " J'ai beaucoup aim Monsieur votre pre, dit-il. Que puis-je faire pour son fils ? htez-vous, mon temps n'est pas  moi. 
:D'Artagnan se redressa de plus en plus ; grce  la vente de son cheval, il commenait sa carrire avec quatre cus de plus que M. de Trville n'avait commenc la sienne. 
:La flatterie tait fort de mise alors, et M. de Trville aimait l'encens comme un roi ou comme un cardinal. Il ne put donc s'empcher de sourire avec une visible satisfaction, mais ce sourire s'effaa bientt, et revenant de lui-mme  l'aventure de Meung : 
: " Morbleu, Monsieur ! dit-il, de si loin que je vienne, ce n'est pas vous qui me donnerez une leon de belles manires, je vous prviens. 
:-- Tchez de ne pas me faire attendre, car  midi un quart je vous prviens que c'est moi qui courrai aprs vous et vous couperai les oreilles  la course. 
:En outre, il avait ramass deux bons duels avec deux hommes capables de tuer chacun trois d'Artagnan, avec deux mousquetaires enfin, c'est--dire avec deux de ces tres qu'il estimait si fort qu'il les mettait, dans sa pense et dans son coeur, au-dessus de tous les autres hommes. 
:A ces mots, il tira son propre mouchoir, mouchoir fort lgant aussi, et de fine batiste, quoique la batiste ft chre  cette poque, mais mouchoir sans broderie, sans armes et orn d'un seul chiffre, celui de son propritaire. 
:" D'ailleurs, continua-t-il, je rflchis, mon cher intime de Bois-Tracy, que je suis son ami non moins tendre que tu peux l'tre toi-mme ; de sorte qu' la rigueur ce mouchoir peut aussi bien tre sorti de ta poche que de la mienne. 
:Les jeunes gens clatrent de rire, et comme on le pense bien, l'affaire n'eut pas d'autre suite. Au bout d'un instant, la conversation cessa, et les trois gardes et le mousquetaire, aprs s'tre cordialement serr la main, tirrent, les trois gardes de leur ct et Aramis du sien. 
: " Voil le moment de faire ma paix avec ce galant homme " , se dit  part lui d'Artagnan, qui s'tait tenu un peu  l'cart pendant toute la dernire partie de cette conversation. Et, sur ce bon sentiment, se rapprochant d'Aramis, qui s'loignait sans faire autrement attention  lui : 
:Les deux jeunes gens se salurent, puis Aramis s'loigna en remontant la rue qui remontait au Luxembourg, tandis que d'Artagnan, voyant que l'heure s'avanait, prenait le chemin des Carmes-Deschaux, tout en disant  part soi : 
:-- Je n'ai pas de seconds, moi, Monsieur, dit d'Artagnan, car arriv d'hier seulement  Paris, je n'y connais encore personne que M. de Trville, auquel j'ai t recommand par mon pre qui a l'honneur d'tre quelque peu de ses amis. " 
:-- Ah , mais... , continua Athos parlant moiti  lui-mme, moiti  d'Artagnan, ah... , mais si je vous tue, j'aurai l'air d'un mangeur d'enfants, moi ! 
:-- J'ai un baume miraculeux pour les blessures, un baume qui me vient de ma mre, et dont j'ai fait l'preuve sur moi-mme. 
:-- Eh bien, je suis sr qu'en moins de trois jours ce baume vous gurirait, et au bout de trois jours, quand vous seriez guri : eh bien, Monsieur, ce me serait toujours un grand honneur d'tre votre homme. " 
:Le sang tait mont  la tte de d'Artagnan, et dans ce moment il et tir son pe contre tous les mousquetaires du royaume, comme il venait de faire contre Athos, Porthos et Aramis. 
: " Il fait trs chaud, dit Athos en tirant son pe  son tour, et cependant je ne saurais ter mon pourpoint ; car, tout  l'heure encore, j'ai senti que ma blessure saignait, et je craindrais de gner Monsieur en lui montrant du sang qu'il ne m'aurait pas tir lui-mme. 
: " Hol ! cria Jussac en s'avanant vers eux et en faisant signe  ses hommes d'en faire autant, hol ! mousquetaires, on se bat donc ici ? Et les dits, qu'en faisons-nous ? 
:-- C'est vrai, rpondit d'Artagnan ; je n'ai pas l'habit, mais j'ai l'me. Mon coeur est mousquetaire, je le sens bien, Monsieur, et cela m'entrane. 
:Au mme instant, Aramis appuyait son pe contre la poitrine de son adversaire renvers, et le forait  demander merci. 
: " Si je ne suis pas encore mousquetaire, dit-il  ses nouveaux amis en franchissant la porte de l'htel de M. de Trville, au moins me voil reu apprenti, n'est-ce pas ? " 
:-- Je dis qu'il est probable que les choses se sont passes ainsi, mais je n'en jure pas, Sire. Vous savez combien la vrit est difficile  connatre, et  moins d'tre dou de cet instinct admirable qui a fait nommer Louis XIII le Juste... 
:-- En effet, il demeura avec eux ; et Votre Majest a l un si ferme champion, que ce fut lui qui donna  Jussac ce terrible coup d'pe qui met si fort en colre M. le cardinal. 
:En effet, le nom de Bernajoux tait connu de tout le monde, de d'Artagnan seul except, peut-tre ; car c'tait un de ceux qui figuraient le plus souvent dans les rixes journalires que tous les dits du roi et du cardinal n'avaient pu rprimer. 
:Bernajoux n'tait pas homme  se faire rpter deux fois un pareil compliment. Au mme instant son pe brilla  sa main, et il fondit sur son adversaire que, grce  sa grande jeunesse, il esprait intimider. 
:-- Eh bien, Monsieur ! rendons-nous prs de lui ; adjurons-le, au nom du Dieu devant lequel il va tre appel peut-tre, de dire la vrit. Je le prends pour juge dans sa propre cause, Monsieur, et ce qu'il dira je le croirai. " 
:M. de La Trmouille s'approcha de lui et lui fit respirer des sels qui le rappelrent  la vie. Alors M. de Trville, ne voulant pas qu'on pt l'accuser d'avoir influenc le malade, invita M. de La Trmouille  l'interroger lui-mme. 
:A cette annonce, d'Artagnan se sentit frmir jusqu' la moelle des os. L'instant qui allait suivre devait, selon toute probabilit, dcider du reste de sa vie. Aussi ses yeux se fixrent-ils avec angoisse sur la porte par laquelle devait entrer le roi. 
:M. de Trville tait entr hardiment dans le cabinet du roi, et avait trouv Sa Majest de trs mchante humeur, assise sur un fauteuil et battant ses bottes du manche de son fouet, ce qui ne l'avait pas empch de lui demander avec le plus grand flegme des nouvelles de sa sant. 
:M. de Trville attendait le roi  cette chute. Il connaissait le roi de longue main ; il avait compris que toutes ses plaintes n'taient qu'une prface, une espce d'excitation pour s'encourager lui-mme, et que c'tait o il tait arriv enfin qu'il en voulait venir. 
:-- Non, Sire ; mais je dis qu'il se trompe lui-mme ; je dis qu'il a t mal renseign ; je dis qu'il a eu hte d'accuser les mousquetaires de Votre Majest, pour lesquels il est injuste, et qu'il n'a pas t puiser ses renseignements aux bonnes sources. 
:-- Je pourrais rpondre, Sire, qu'il est trop intress dans la question pour tre un tmoin bien impartial ; mais loin de l, Sire, je connais le duc pour un loyal gentilhomme, et je m'en rapporterai  lui, mais  une condition, Sire. 
:-- C'est que Votre Majest le fera venir, l'interrogera, mais elle-mme, en tte  tte, sans tmoins, et que je reverrai Votre Majest aussitt qu'elle aura reu le duc. 
:-- Me rveiller ? Est-ce que je dors ? Je ne dors plus, Monsieur ; je rve quelquefois, voil tout. Venez donc d'aussi bon matin que vous voudrez,  sept heures ; mais gare  vous, si vos mousquetaires sont coupables ! 
:Arriv au bas du petit escalier, il les fit attendre. Si le roi tait toujours irrit contre eux, ils s'loigneraient sans tre vus ; si le roi consentait  les recevoir, on n'aurait qu' les faire appeler. 
:-- Mais c'est donc un vritable dmon que ce Barnais, ventre-saint- gris ! Monsieur de Trville, comme et dit le roi mon pre. A ce mtier-l, on doit trouer force pourpoints et briser force pes. Or les Gascons sont toujours pauvres, n'est-ce pas ? 
:-- Sire, je dois dire qu'on n'a pas encore trouv des mines d'or dans leurs montagnes, quoique le Seigneur leur dt bien ce miracle en rcompense de la manire dont ils ont soutenu les prtentions du roi votre pre. 
:Porthos avait des fougues : ces jours-l, s'il gagnait, on le voyait insolent et splendide ; s'il perdait, il disparaissait compltement pendant quelques jours, aprs lesquels il reparaissait le visage blme et la mine allonge, mais avec de l'argent dans ses poches. 
:Planchet, pour son dessert, et bien voulu entendre la conversation ; mais le bourgeois dclara  d'Artagnan que ce qu'il avait  lui dire tant important et confidentiel, il dsirait demeurer en tte  tte avec lui. 
: " J'ai ma femme qui est lingre chez la reine, Monsieur, et qui ne manque ni de sagesse, ni de beaut. On me l'a fait pouser voil bientt trois ans, quoiqu'elle n'et qu'un petit avoir, parce que M. de La Porte, le portemanteau de la reine, est son parrain et la protge... 
:-- J'ai toujours dit que d'Artagnan tait la forte tte de nous quatre, fit Athos, qui, aprs avoir mis cette opinion  laquelle d'Artagnan rpondit par un salut, retomba aussitt dans son silence accoutum. 
:-- Mais faites attention, s'cria d'Artagnan, qu'il y a une femme dans cette affaire, une femme enleve, une femme qu'on menace sans doute, qu'on torture peut-tre, et tout cela parce qu'elle est fidle  sa matresse ! 
: " Ce n'est point de Mme Bonacieux que je m'inquite, s'cria d'Artagnan, mais de la reine, que le roi abandonne, que le cardinal perscute, et qui voit tomber, les unes aprs les autres, les ttes de tous ses amis. 
:-- Et maintenant je suis convaincu, dit d'Artagnan, que l'enlvement de cette femme de la reine se rattache aux vnements dont nous parlons, et peut-tre  la prsence de M. de Buckingham  Paris. 
:-- Porthos, reprit Aramis, je vous ai dj fait observer plus d'une fois que vous tes fort indiscret, et que cela vous nuit prs des femmes. 
:-- Venez, Messieurs, venez, dit tout haut d'Artagnan ; je n'ai aucun motif de dfendre Monsieur. Je l'ai vu aujourd'hui pour la premire fois, et encore  quelle occasion, il vous le dira lui-mme, pour me venir rclamer le prix de mon loyer. Est-ce vrai, Monsieur Bonacieux ? Rpondez ! 
:Le chef des sbires et peut-tre dout de la sincrit de d'Artagnan, si le vin et t mauvais ; mais le vin tait bon, il fut convaincu. 
:Comme peut-tre nos lecteurs ne sont pas familiariss encore avec l'argot de la rue de Jrusalem, et que c'est, depuis que nous crivons - et il y a quelque quinze ans de cela -, la premire fois que nous employons ce mot appliqu  cette chose, expliquons-leur ce que c'est qu'une souricire. 
:Les interrogatoires, prcds d'une perquisition minutieuse opre sur la personne arrte, taient presque toujours ainsi conus : 
:Et d'Artagnan, malgr sa prudence, se tenait  quatre pour ne pas se mler  la scne qui se passait au-dessous de lui. 
: " Ils la billonnent, ils vont l'entraner, s'cria d'Artagnan en se redressant comme par un ressort. Mon pe ; bon, elle est  mon ct. Planchet ! 
:-- Cours chercher Athos, Porthos et Aramis. L'un des trois sera srement chez lui, peut-tre tous les trois seront-ils rentrs. Qu'ils prennent des armes, qu'ils viennent, qu'ils accourent. Ah ! je me souviens, Athos est chez M. de Trville. 
:A peine le marteau eut-il rsonn sous la main du jeune homme, que le tumulte cessa, que des pas s'approchrent, que la porte s'ouvrit, et que d'Artagnan, l'pe nue, s'lana dans l'appartement de matre Bonacieux, dont la porte, sans doute mue par un ressort, se referma d'elle-mme sur lui. 
:Les voisins, qui avaient ouvert leurs fentres avec le sang-froid particulier aux habitants de Paris dans ces temps d'meutes et de rixes perptuelles, les refermrent ds qu'ils eurent vu s'enfuir les quatre hommes noirs : leur instinct leur disait que, pour le moment, tout tait fini. 
:-- J'ai profit d'un moment o l'on m'a laisse seule, et comme je savais depuis ce matin  quoi m'en tenir sur mon enlvement,  l'aide de mes draps je suis descendue par la fentre ; alors, comme je croyais mon mari ici, je suis accourue. 
:Et la jeune femme et le jeune homme, sans se donner la peine de refermer la porte, descendirent rapidement la rue des Fossoyeurs, s'engagrent dans la rue des Fosss-Monsieur-le-Prince et ne s'arrtrent qu' la place Saint-Sulpice. 
: " Pardieu ! se dit d'Artagnan, auquel la nice du thologien revenait  l'esprit ; pardieu ! il serait drle que cette colombe attarde chercht la maison de notre ami. Mais, sur mon me, cela y ressemble fort. Ah ! mon cher Aramis, pour cette fois, j'en veux avoir le coeur net. " 
: " Ah ! ah ! fit l'couteur non pas aux portes, mais aux fentres, ah ! la visite tait attendue. Allons, le volet va s'ouvrir et la dame entrera par escalade. Trs bien ! " 
:Arriv l, d'Artagnan pensa jeter un cri de surprise : ce n'tait pas Aramis qui causait avec la nocturne visiteuse, c'tait une femme. Seulement, d'Artagnan y voyait assez pour reconnatre la forme de ses vtements, mais pas assez pour distinguer ses traits. 
:Mais tait-ce pour son compte ou pour le compte d'une autre personne qu'elle s'exposait  de semblables hasards ? Voil ce que se demandait  lui-mme le jeune homme, que le dmon de la jalousie mordait au coeur ni plus ni moins qu'un amant en titre. 
:-- Chre Madame Bonacieux, vous tes charmante ; mais en mme temps vous tes la femme la plus mystrieuse... 
: " Ecoutez, je suis dj sur la trace, dit d'Artagnan. Il y a trois mois, j'ai manqu avoir un duel avec Aramis pour un mouchoir pareil  celui que vous avez montr  cette femme qui tait chez lui, pour un mouchoir marqu de la mme manire, j'en suis sr. 
:-- Mais vous, si prudente, Madame, songez-y, si vous tiez arrte avec ce mouchoir, et que ce mouchoir ft saisi, ne seriez-vous pas compromise ? 
:-- Non, non, je m'en vais, je pars ; je crois en vous, je veux avoir tout le mrite de mon dvouement, ce dvouement dt-il tre une stupidit. Adieu, Madame, adieu ! " 
: " Bon, dit en lui-mme d'Artagnan, il parat que la mthode que j'ai employe  l'gard de ce garon est dcidment la bonne : j'en userai dans l'occasion. " 
:Il fallait arriver jusqu' M. de Trville ; il tait important qu'il ft prvenu de ce qui se passait. D'Artagnan rsolut d'essayer d'entrer au Louvre. Son costume de garde dans la compagnie de M. des Essarts lui devait tre un passeport. 
:Il tait doublement trahi et par son ami et par celle qu'il aimait dj comme une matresse. Mme Bonacieux lui avait jur ses grands dieux qu'elle ne connaissait pas Aramis, et un quart d'heure aprs qu'elle lui avait fait ce serment, il la retrouvait au bras d'Aramis. 
:Sa bouche tait petite et vermeille, et quoique sa lvre infrieure, comme celle des princes de la maison d'Autriche, avant lgrement sur l'autre, elle tait minemment gracieuse dans le sourire, mais aussi profondment ddaigneuse dans le mpris. 
:Anne d'Autriche fit deux pas en avant ; Buckingham se prcipita  ses genoux, et avant que la reine et pu l'en empcher, il baisa le bas de sa robe. 
: " Oh ! tenez, tenez, je ferme les yeux, et je vous vois telle que vous tiez alors ; je les rouvre, et je vous vois telle que vous tes maintenant, c'est--dire cent fois plus belle encore ! 
:-- Je ne vous dis point cela pour vous effrayer, Madame, non ; c'est mme ridicule ce que je vous dis, et croyez que je ne me proccupe point de pareils rves. Mais ce mot que vous venez de dire, cette esprance, que vous m'avez presque donne, aura tout pay, ft-ce mme ma vie. 
:-- Oui, c'est cela, Milord, c'est cela, au ct gauche avec un couteau. Qui a pu vous dire que j'avais fait ce rve ? Je ne l'ai confi qu' Dieu, et encore dans mes prires. 
:-- Eh bien, un gage de votre indulgence, un objet qui vienne de vous et qui me rappelle que je n'ai point fait un rve ; quelque chose que vous ayez port et que je puisse porter  mon tour, une bague, un collier, une chane. 
:De l, introduit dans une galerie demi-souterraine, il fut, de la part de ceux qui l'avaient amen, l'objet des plus grossires injures et des plus farouches traitements. Les sbires voyaient qu'ils n'avaient pas affaire  un gentilhomme, et ils le traitaient en vritable croquant. 
:-- Comment j'y suis, ou plutt pourquoi j'y suis, rpliqua M. Bonacieux, voil ce qu'il m'est parfaitement impossible de vous dire, vu que je l'ignore moi-mme ; mais,  coup sr, ce n'est pas pour avoir dsoblig, sciemment du moins, M. le cardinal. 
:-- Oh ! quant  son nom, je n'en sais rien, mais si je le rencontre jamais, je le reconnatrai  l'instant mme, je vous en rponds, ft-il entre mille personnes. " 
:Sans couter le moins du monde les lamentations de matre Bonacieux, lamentations auxquelles d'ailleurs ils devaient tre habitus, les deux gardes prirent le prisonnier par un bras, et l'emmenrent, tandis que le commissaire crivait en hte une lettre que son greffier attendait. 
:-- Mais ce n'est pas un nom d'homme, a, c'est un nom de montagne ! s'cria le pauvre interrogateur qui commenait  perdre la tte. 
:-- C'est--dire que c'est  moi qu'on a dit : " Vous tes M. d'Artagnan ? " J'ai rpondu : " Vous croyez ? " Mes gardes se sont cris qu'ils en taient srs. Je n'ai pas voulu les contrarier. D'ailleurs je pouvais me tromper. 
:-- Je vous jure, Monsieur le commissaire, que vous tes dans la plus profonde erreur, que je ne sais rien au monde de ce que devait faire ma femme, que je suis entirement tranger  ce qu'elle a fait, et que, si elle a fait des sottises, je la renie, je la dmens, je la maudis. 
:Et il s'effaa pour que le mercier pt passer. Celui-ci obit sans rplique, et entra dans la chambre o il paraissait tre attendu. 
:A la premire vue, rien ne dnotait donc le cardinal, et il tait impossible  ceux-l qui ne connaissaient point son visage de deviner devant qui ils se trouvaient. 
:Le nouveau personnage qu'on venait d'introduire suivit des yeux avec impatience Bonacieux jusqu' ce qu'il ft sorti, et ds que la porte se fut referme sur lui : 
:Le cardinal, tout mdiocre qu'tait le triomphe remport sur un tre aussi vulgaire que l'tait Bonacieux, n'en jouit pas moins un instant ; puis, presque aussitt, comme si une nouvelle pense se prsentait  son esprit, un sourire plissa ses lvres, et tendant la main au mercier : 
:M. de Trville tait le pre de ses soldats. Le moindre et le plus inconnu d'entre eux, ds qu'il portait l'uniforme de la compagnie, tait aussi certain de son aide et de son appui qu'aurait pu l'tre son frre lui-mme. 
:Nous avons assist  la scne de confrontation entre les deux captifs. Athos, qui n'avait rien dit jusque-l de peur que d'Artagnan, inquit  son tour, n'et point le temps qu'il lui fallait, Athos dclara,  partir de ce moment, qu'il se nommait Athos et non d'Artagnan. 
:-- Si Son Eminence a quelque soupon contre un de mes mousquetaires, dit Trville, la justice de M. le cardinal est assez connue pour que je demande moi-mme une enqute. 
:-- Par votre glorieux pre et par vous-mme, qui tes ce que j'aime et ce que je vnre le plus au monde, je le jure ! 
:-- Veuillez rflchir, Sire, dit le cardinal. Si nous relchons ainsi le prisonnier, on ne pourra plus connatre la vrit. 
:-- M. Athos sera toujours l, reprit M. de Trville, prt  rpondre quand il plaira aux gens de robe de l'interroger. Il ne dsertera pas, Monsieur le cardinal ; soyez tranquille, je rponds de lui, moi. 
:Trville s'inclina respectueusement avec une joie qui n'tait pas sans mlange de crainte ; il et prfr une rsistance opinitre du cardinal  cette soudaine facilit. 
:-- Comment s'y est-on pris pour la marchale d'Ancre ? s'cria le roi au plus haut degr de la colre ; on a fouill ses armoires, et enfin on l'a fouille elle-mme. 
:-- La marchale d'Ancre n'tait que la marchale d'Ancre, une aventurire florentine, Sire, voil tout ; tandis que l'auguste pouse de Votre Majest est Anne d'Autriche, reine de France, c'est--dire une des plus grandes princesses du monde. 
:-- Et moi je vous dis contre tous deux ; moi je vous dis que la reine ne m'aime pas ; je vous dis qu'elle en aime un autre ; je vous dis qu'elle aime cet infme duc de Buckingham ! Pourquoi ne l'avez-vous pas fait arrter pendant qu'il tait  Paris ? 
:-- Arrter le duc ! arrter le premier ministre du roi Charles Ier ! Y pensez-vous, Sire ? Quel clat ! et si alors les soupons de Votre Majest, ce dont je continue  douter, avaient quelque consistance, quel clat terrible ! quel scandale dsesprant ! 
:Louis XIII s'arrta lui-mme, effray de ce qu'il allait dire, tandis que Richelieu, allongeant le cou, attendait inutilement la parole qui tait reste sur les lvres du roi. 
:La malheureuse reine, qu'on menaait sans cesse de divorce, d'exil et de jugement mme, plit sous son rouge et ne put s'empcher de dire : 
:Le roi tourna sur ses talons sans rpondre, et presque au mme instant le capitaine des gardes, M. de Guitaut, annona la visite de M. le chancelier. 
:On ignore si ce fut le diable qui lcha prise ou les moines qui se lassrent ; mais, au bout de trois mois, le pnitent reparut dans le monde avec la rputation du plus terrible possd qui et jamais exist. 
:La reine tait encore debout quand il entra, mais  peine l'eut-elle aperu, qu'elle se rassit sur son fauteuil et fit signe  ses femmes de se rasseoir sur leurs coussins et leurs tabourets, et, d'un ton de suprme hauteur : 
:-- Si le roi et voulu que cette lettre lui ft remise, Madame, il vous l'et demande lui-mme. Mais, je vous le rpte, c'est moi qu'il a charg de vous la rclamer, et si vous ne la rendiez pas... 
:Anne d'Autriche fit un pas en arrire, si ple qu'on et dit qu'elle allait mourir ; et, s'appuyant de la main gauche, pour ne pas tomber,  une table qui se trouvait derrire elle, elle tira de la droite un papier de sa poitrine et le tendit au garde des sceaux. 
:Le chancelier alla porter la lettre au roi sans en avoir lu un seul mot. Le roi la prit d'une main tremblante, chercha l'adresse, qui manquait, devint trs ple, l'ouvrit lentement, puis, voyant par les premiers mots qu'elle tait adresse au roi d'Espagne, il lut trs rapidement. 
:Le huitime jour aprs la scne que nous avons raconte, le cardinal reut une lettre, au timbre de Londres, qui contenait seulement ces quelques lignes : 
:Le roi, attaqu  son tour d'une manire si directe, ne sut que rpondre ; il pensa que c'tait l le moment de placer la recommandation qu'il ne devait faire que la veille de la fte. 
:La pleur de la reine augmenta encore, s'il tait possible ; le roi s'en aperut, et en jouit avec cette froide cruaut qui tait un des mauvais cts de son caractre. 
:-- Oh ! Madame ! s'cria la jeune femme en tombant  genoux : sur mon me, je suis prte  mourir pour Votre Majest ! " 
:-- Si fait, il en a, mais il est fort avare, c'est l son dfaut. Cependant, que Votre Majest ne s'inquite pas, nous trouverons moyen... 
:Les deux poux, quoiqu'ils ne se fussent pas vus depuis plus de huit jours, et que pendant cette semaine de graves vnements eussent pass entre eux, s'abordrent donc avec une certaine proccupation ; nanmoins, M. Bonacieux manifesta une joie relle et s'avana vers sa femme  bras ouverts. 
:-- Je l'ai apprise le jour mme ; mais comme vous n'tiez coupable d'aucun crime, comme vous n'tiez complice d'aucune intrigue, comme vous ne saviez rien enfin qui pt vous compromettre, ni vous, ni personne, je n'ai attach  cet vnement que l'importance qu'il mritait. 
:-- Comment ? ce qui vous amne prs de moi ! N'est-ce donc pas le dsir de revoir un mari dont vous tes spare depuis huit jours ? demanda le mercier piqu au vif. 
:Mais un homme, ft-ce un mercier, lorsqu'il a caus dix minutes avec le cardinal de Richelieu, n'est plus le mme homme. 
:-- Oui ; mais cet enlvement avait pour but de me faire trahir ma matresse, de m'arracher par des tortures des aveux qui pussent compromettre l'honneur et peut-tre la vie de mon auguste matresse. 
:-- Je dis que vous tes un misrable ! continua Mme Bonacieux, qui vit qu'elle reprenait quelque influence sur son mari. Ah ! vous faites de la politique, vous ! et de la politique cardinaliste encore ! Ah ! vous vous vendez, corps et me, au dmon pour de l'argent. 
:-- Mais, ma chre amie, rflchissez donc un peu  ce que vous exigez de moi ; Londres est loin de Paris, fort loin, et peut-tre la commission dont vous me chargez n'est-elle pas sans dangers. 
:Bonacieux tomba dans une rflexion profonde ; il pesa mrement les deux colres dans son cerveau, celle du cardinal et celle de la reine : celle du cardinal l'emporta normment. 
:-- Sans doute ; la semaine prochaine, je l'espre, mon service me laissera quelque libert, et j'en profiterai pour revenir mettre de l'ordre dans nos affaires, qui doivent tre quelque peu dranges. 
:-- Sur mon me, vous m'aviez fait oublier tout cela, chre Constance ! oui, vous avez raison, il me faut un cong. 
:-- J'irai trouver ce soir mme M. de Trville, que je chargerai de demander pour moi cette faveur  son beau-frre, M. des Essarts. 
:Une fois chez lui, pour plus de sret, le jeune homme barricada la porte ; ils s'approchrent tous deux de la fentre, et par une fente du volet ils virent M. Bonacieux qui causait avec un homme en manteau. 
:D'Artagnan salua M. de Trville, qui lui tendit la main ; d'Artagnan la lui serra avec un respect ml de reconnaissance. Depuis qu'il tait arriv  Paris, il n'avait eu qu' se louer de cet excellent homme, qu'il avait toujours trouv digne, loyal et grand. 
:Ce soir encore, Aramis veillait sombre et rveur ; d'Artagnan lui fit quelques questions sur cette mlancolie profonde ; Aramis s'excusa sur un commentaire du dix-huitime chapitre de saint Augustin qu'il tait forc d'crire en latin pour la semaine suivante, et qui le proccupait beaucoup. 
: " Eh bien, donc, puisqu'elle a quitt Paris et que vous en tes sr, d'Artagnan, rien ne m'y arrte plus, et je suis prt  vous suivre. Vous dites que nous allons ?... 
:-- Chez Athos, pour le moment, et si vous voulez venir, je vous invite mme  vous hter, car nous avons dj perdu beaucoup de temps. A propos, prvenez Bazin. 
:-- D'Artagnan a raison, dit Athos, voil nos trois congs qui viennent de M. de Trville, et voil trois cents pistoles qui viennent je ne sais d'o. Allons nous faire tuer o l'on nous dit d'aller. La vie vaut-elle la peine de faire autant de questions ? D'Artagnan, je suis prt  te suivre. 
:A deux heures du matin, nos quatre aventuriers sortirent de Paris par la barrire Saint-Denis ; tant qu'il fit nuit, ils restrent muets ; malgr eux, ils subissaient l'influence de l'obscurit et voyaient des embches partout. 
: " Morbleu ! dit Athos, quand ils se retrouvrent en route, rduits  deux matres et  Grimaud et Planchet, morbleu ! je ne serai plus leur dupe, et je vous rponds qu'ils ne me feront pas ouvrir la bouche ni tirer l'pe d'ici  Calais. J'en jure... 
:Ils venaient de disposer leur lit et de barricader leur porte en dedans, lorsqu'on frappa au volet de la cour ; ils demandrent qui tait l, reconnurent la voix de leurs valets et ouvrirent. 
: " Grimaud suffira pour garder les chevaux, dit Planchet ; si ces Messieurs veulent, je coucherai en travers de leur porte ; de cette faon-l, ils seront srs qu'on n'arrivera pas jusqu' eux. 
:Planchet monta par la fentre, s'installa en travers de la porte, tandis que Grimaud allait s'enfermer dans l'curie, rpondant qu' cinq heures du matin lui et les quatre chevaux seraient prts. 
:A quatre heures du matin, on entendit un grand bruit dans les curies. Grimaud avait voulu rveiller les garons d'curie, et les garons d'curie le battaient. Quand on ouvrit la fentre, on vit le pauvre garon sans connaissance, la tte fendue d'un coup de manche  fourche. 
:Au mme moment, quatre hommes arms jusqu'aux dents entrrent par les portes latrales et se jetrent sur Athos. 
:-- Je vous l'ai dit, Monsieur, rpondit Planchet, les Picards, a se reconnat  l'user ; d'ailleurs je suis ici dans mon pays, a m'excite. " 
:A cent pas des portes de Calais, le cheval de d'Artagnan s'abattit, et il n'y eut pas moyen de le faire se relever : le sang lui sortait par le nez et par les yeux ; restait celui de Planchet, mais celui-l s'tait arrt, et il n'y eut plus moyen de le faire repartir. 
:Heureusement, comme nous l'avons dit, ils taient  cent pas de la ville ; ils laissrent les deux montures sur le grand chemin et coururent au port. Planchet fit remarquer  son matre un gentilhomme qui arrivait avec son valet et qui ne les prcdait que d'une cinquantaine de pas. 
:Ils s'approchrent vivement de ce gentilhomme, qui paraissait fort affair. Il avait ses bottes couvertes de poussire, et s'informait s'il ne pourrait point passer  l'instant mme en Angleterre. 
: " Rien ne serait plus facile, rpondit le patron d'un btiment prt  mettre  la voile ; mais, ce matin, est arriv l'ordre de ne laisser partir personne sans une permission expresse de M. le cardinal. 
: " Monsieur, dit-il, tant que je le tiendrai ainsi, il ne criera pas, j'en suis bien sr ; mais aussitt que je le lcherai, il va se remettre  crier. Je le reconnais pour un Normand, et les Normands sont entts. " 
:La chose fut faite en conscience, puis on tira le comte de Wardes prs de son domestique ; et comme la nuit commenait  tomber et que le garrott et le bless taient tous deux  quelques pas dans le bois, il tait vident qu'ils devaient rester jusqu'au lendemain. 
:-- Ce n'est rien, occupons-nous du plus press ; puis nous reviendrons  ma blessure, qui, au reste, ne me parat pas trs dangereuse. " 
:D'Artagnan demanda le valet de chambre de confiance du duc, qui, l'ayant accompagn dans tous ses voyages, parlait parfaitement franais ; il lui dit qu'il arrivait de Paris pour affaire de vie et de mort, et qu'il fallait qu'il parlt  son matre  l'instant mme. 
:On arriva au chteau ; l on se renseigna : le roi et Buckingham chassaient  l'oiseau dans des marais situs  deux ou trois lieues de l. 
: " Nous voil tranquilles de ce ct, dit Buckingham en se retournant vers d'Artagnan. Si les ferrets ne sont point dj partis pour la France, ils n'y arriveront qu'aprs vous. 
:-- Je viens de mettre un embargo sur tous les btiments qui se trouvent  cette heure dans les ports de Sa Majest, et,  moins de permission particulire, pas un seul n'osera lever l'ancre. " 
:Il en tait au plus profond de ses rflexions, lorsque l'orfvre entra : c'tait un Irlandais des plus habiles dans son art, et qui avouait lui- mme qu'il gagnait cent mille livres par an avec le duc de Buckingham. 
:L'orfvre jeta un seul coup d'oeil sur la faon lgante dont ils taient monts, calcula l'un dans l'autre la valeur des diamants, et sans hsitation aucune : 
:-- Aussi, mon cher Monsieur O'Reilly, vous tes mon prisonnier, et vous voudriez sortir  cette heure de mon palais que vous ne le pourriez pas ; prenez-en donc votre parti. Nommez-moi ceux de vos garons dont vous aurez besoin, et dsignez-moi les ustensiles qu'ils doivent apporter. " 
:L'orfvre connaissait le duc, il savait que toute observation tait inutile, il en prit donc  l'instant mme son parti. 
:Une heure aprs fut promulgue dans Londres l'ordonnance de ne laisser sortir des ports aucun btiment charg pour la France, pas mme le paquebot des lettres. Aux yeux de tous, c'tait une dclaration de guerre entre les deux royaumes. 
:Le surlendemain,  onze heures, les deux ferrets en diamants taient achevs, mais si exactement imits, mais si parfaitement pareils, que Buckingham ne put reconnatre les nouveaux des anciens, et que les plus exercs en pareille matire y auraient t tromps comme lui. 
:Il suivit strictement les instructions reues ;  Neufchtel, comme  Saint-Valery, il trouva une monture toute selle et qui l'attendait ; il voulut transporter les pistolets de la selle qu'il venait de quitter  la selle qu'il allait prendre : les fontes taient garnies de pistolets pareils. 
:-- Celle de Rouen ; mais vous laisserez la ville  votre droite. Au petit village d'Ecouis, vous vous arrterez, il n'y a qu'une auberge,  l'Ecu de France  . Ne la jugez pas d'aprs son apparence ; elle aura dans ses curies un cheval qui vaudra celui-ci. 
:M. de Trville le reut comme s'il l'avait vu le matin mme ; seulement, en lui serrant la main un peu plus vivement que de coutume, il lui annona que la compagnie de M. des Essarts tait de garde au Louvre et qu'il pouvait se rendre  son poste. 
:A trois heures arrivrent deux compagnies des gardes, l'une franaise, l'autre suisse. La compagnie des gardes franaises tait compose moiti des hommes de M. Duhallier, moiti des hommes de M. des Essarts. 
:A neuf heures arriva Mme la premire prsidente. Comme c'tait, aprs la reine, la personne la plus considrable de la fte, elle fut reue par Messieurs de la ville et place dans la loge en face de celle que devait occuper la reine. . 
:Une demi-heure aprs l'entre du roi, de nouvelles acclamations retentirent : celles-l annonaient l'arrive de la reine : les chevins firent ainsi qu'ils avaient fait dj, et, prcds des sergents, ils s'avancrent au-devant de leur illustre convive. 
:Tout  coup, le roi apparut avec le cardinal  l'une des portes de la salle. Le cardinal lui parlait tout bas, et le roi tait trs ple. 
: " Madame, lui dit-il, pourquoi donc, s'il vous plat, n'avez-vous point vos ferrets de diamants, quand vous savez qu'il m'et t agrable de les voir ? " 
:En ce moment, les violons sonnrent le signal du ballet. Le roi s'avana vers Mme la prsidente, avec laquelle il devait danser, et S. A. R. Monsieur avec la reine. On se mit en place, et le ballet commena. 
: " Eh bien, Monsieur, dit Planchet, qui avait vu son matre rougir et plir successivement ; Eh bien, n'est-ce pas que j'avais devin juste et que c'est quelque mchante affaire ? 
:Et Planchet se retira en secouant la tte avec un air de doute que n'tait point parvenue  effacer entirement la libralit de d'Artagnan. 
:Rest seul, d'Artagnan lut et relut son billet, puis il baisa et rebaisa vingt fois ces lignes traces par la main de sa belle matresse. Enfin il se coucha, s'endormit et fit des rves d'or. 
: " Planchet, lui dit d'Artagnan, je sors pour toute la journe peut-tre ; tu es donc libre jusqu' sept heures du soir ; mais,  sept heures du soir, tiens-toi prt avec deux chevaux. 
:-- Et vous tes revenu, vous, n'est-ce pas ? reprit M. Bonacieux en donnant  sa physionomie son air le plus malin. Un beau garon comme vous n'obtient pas de longs congs de sa matresse, et nous tions impatiemment attendu  Paris, n'est-ce pas ? 
:-- Oui, sans doute, reprit d'Artagnan, qui n'avait jamais pu se fourrer la premire rgle du rudiment dans la tte, et qui, par ignorance, avait fait le dsespoir de son prcepteur ; oui, sans doute, il doit y en avoir un. 
:-- C'est--dire, jeune homme, que celui qui s'endort sur une mine dont la mche est allume doit se regarder comme en sret en comparaison de vous. 
:D'Artagnan pensa au rendez-vous que lui avait donn Mme Bonacieux pour le soir mme ; mais nous devons dire,  la louange de notre hros, que la mauvaise opinion que M. de Trville avait des femmes en gnral ne lui inspira pas le moindre petit soupon contre sa jolie htesse. 
:Planchet, voyant qu'il n'y avait plus aucun espoir de faire renoncer son matre  son projet, poussa un profond soupir, et se mit  triller le troisime cheval. 
:Quant  d'Artagnan, comme c'tait au fond un garon plein de prudence, au lieu de rentrer chez lui, il s'en alla dner chez ce prtre gascon qui, au moment de la dtresse des quatre amis, leur avait donn un djeuner de chocolat. 
:Planchet suivit le mouvement de son matre, exactement comme s'il et t son ombre, et se retrouva trottant prs de lui. 
: " Dieu que j'ai froid ! " s'cria Planchet ds qu'il eut perdu son matre de vue ; - et press qu'il tait de se rchauffer, il se hta d'aller frapper  la porte d'une maison pare de tous les attributs d'un cabaret de banlieue. 
:A travers cette fentre brillait une lumire douce qui argentait le feuillage tremblant de deux ou trois tilleuls qui s'levaient formant groupe en dehors du parc. Evidemment derrire cette petite fentre, si gracieusement claire, la jolie Mme Bonacieux l'attendait. 
:Cette fois-ci, sans que d'Artagnan comprt pourquoi, un frisson courut dans ses veines. Peut-tre aussi le froid commenait-il  le gagner et prenait-il pour une impression morale une sensation tout  fait physique. 
:Il s'approcha de la fentre, se plaa dans un rayon de lumire, tira sa lettre de sa poche et la relut ; il ne s'tait point tromp : le rendez-vous tait bien pour dix heures. 
:Mais tous ces raisonnements taient battus en brche, dtruits, renverss par ce sentiment de douleur intime qui, dans certaines occasions, s'empare de tout notre tre et nous crie, par tout ce qui est destin chez nous  entendre, qu'un grand malheur plane sur nous. 
:Alors d'Artagnan devint presque insens : il courut sur la grande route, prit le mme chemin qu'il avait dj fait, s'avana jusqu'au bac, et interrogea le passeur. 
:Il y avait alors, comme aujourd'hui, une foule de jeunes et jolies femmes qui venaient  Saint-Cloud et qui avaient intrt  ne pas tre vues, et cependant d'Artagnan ne douta point un instant que ce ne ft Mme Bonacieux qu'avait remarque le passeur. 
:Il reprit le chemin du chteau tout courant ; il lui semblait qu'en son absence quelque chose de nouveau s'tait peut-tre pass au pavillon et que des renseignements l'attendaient l. 
:La fentre se rouvrit lentement, et la mme figure apparut de nouveau : seulement elle tait plus ple encore que la premire fois. 
:D'Artagnan raconta navement son histoire, aux noms prs ; il dit comment il avait rendez-vous avec une jeune femme devant ce pavillon, et comment, ne la voyant pas venir, il tait mont sur le tilleul et,  la lueur de la lampe, il avait vu le dsordre de la chambre. 
:Le vieillard l'couta attentivement, tout en faisant signe que c'tait bien cela : puis, lorsque d'Artagnan eut fini, il hocha la tte d'un air qui n'annonait rien de bon. 
:" -- Donne-nous-la, et rentre chez toi, voil un cu pour le drangement que nous te causons. Souviens-toi seulement que si tu dis un mot de ce que tu vas voir et de ce que tu vas entendre (car tu regarderas et tu couteras, quelque menace que nous te fassions, j'en suis sr), tu es perdu. " 
: " Effectivement, aprs avoir referm la porte de la haie derrire eux, je fis semblant de rentrer  la maison ; mais j'en sortis aussitt par la porte de derrire, et, me glissant dans l'ombre, je parvins jusqu' cette touffe de sureau, du milieu de laquelle je pouvais tout voir sans tre vu. 
:" Tout  coup de grands cris retentirent dans le pavillon, une femme accourut  la fentre et l'ouvrit comme pour se prcipiter. Mais aussitt qu'elle aperut les deux hommes, elle se rejeta en arrire ; les deux hommes s'lancrent aprs elle dans la chambre. 
:-- " Oh ! si j'avais l mes amis ! s'criait-il, j'aurais au moins quelque esprance de la retrouver ; mais qui sait ce qu'ils sont devenus eux- mmes ! " 
:Il tait minuit  peu prs ; il s'agissait de retrouver Planchet. D'Artagnan se fit ouvrir successivement tous les cabarets dans lesquels il aperut un peu de lumire ; dans aucun d'eux il ne retrouva Planchet. 
:Au sixime, il commena de rflchir que la recherche tait un peu hasarde. D'Artagnan n'avait donn rendez-vous  son laquais qu' six heures du matin, et quelque part qu'il ft, il tait dans son droit. 
: " Ah ! ah ! dit Bonacieux, vous tes un plaisant compagnon. Mais o diable avez-vous t courir cette nuit, mon jeune matre ? Il parat qu'il ne faisait pas bon dans les chemins de traverse. " 
:Alors une ide subite traversa l'esprit de d'Artagnan. Ce petit homme gros, court, grisonnant, cette espce de laquais vtu d'un habit sombre, trait sans considration par les gens d'pe qui composaient l'escorte, c'tait Bonacieux lui-mme. Le mari avait prsid  l'enlvement de sa femme. 
:Cette probabilit lui fut une premire consolation. Si Bonacieux savait o tait sa femme, on pourrait toujours, en employant des moyens extrmes, forcer le mercier  desserrer les dents et  laisser chapper son secret. Il s'agissait seulement de changer cette probabilit en certitude. 
: " Pardon, mon cher Monsieur Bonacieux, si j'en use avec vous sans faon, dit d'Artagnan ; mais rien n'altre comme de ne pas dormir, j'ai donc une soif d'enrag ; permettez-moi de prendre un verre d'eau chez vous ; vous le savez, cela ne se refuse pas entre voisins. " 
: " Ah ! Monsieur, s'cria Planchet ds qu'il eut aperu son matre, en voil bien d'une autre, et il me tardait bien que vous rentrassiez. 
:-- Que vous ne manquiez pas de passer chez lui dans la journe ; puis il a ajout tout bas : " Dis  ton matre que Son Eminence est parfaitement dispose pour lui, et que sa fortune dpend peut-tre de cette entrevue. " 
:-- M. Porthos peut vous prendre pour quelqu'un de la maison et, dans un mouvement de colre, vous passer son pe  travers le corps ou vous brler la cervelle. 
:-- Ah ! diable, je comprends cela ; c'est une demande que Porthos reoit trs mal quand il n'est pas en fonds ; mais je sais qu'il devait y tre. 
:-- C'est une vieille procureuse au Chtelet, Monsieur, nomme Mme Coquenard, laquelle a au moins cinquante ans, et se donne encore des airs d'tre jalouse. Cela me paraissait aussi fort singulier, une princesse qui demeure rue aux Ours. 
:-- Parce qu'elle s'est mise dans une grande colre en recevant la lettre, disant que M. Porthos tait un volage, et que c'tait encore pour quelque femme qu'il avait reu ce coup d'pe. 
:-- Non. Aussi je lui ai adress hier une seconde ptre plus pressante encore que la premire ; mais vous voil, mon trs cher, parlons de vous. Je commenais, je vous l'avoue,  tre dans une certaine inquitude sur votre compte. 
:-- C'est de donner votre recette  Planchet ; je pourrais me trouver assig  mon tour, et je ne serais pas fch qu'il me ft jouir des mmes avantages dont vous gratifiez votre matre. 
:-- Eh ! mon Dieu ! Monsieur, dit Mousqueton d'un air modeste, rien de plus facile. Il s'agit d'tre adroit, voil tout. J'ai t lev  la campagne, et mon pre, dans ses moments perdus, tait quelque peu braconnier. 
:-- En effet, comme vous le dites, Mousqueton, votre pre me parat avoir t un gaillard fort intelligent. Et vous dites donc que, dans ses moments perdus, le brave homme tait braconnier ? 
:Porthos rpondit que, selon toute probabilit, sa foulure ne lui permettrait pas de s'loigner d'ici l. D'ailleurs il fallait qu'il restt  Chantilly pour attendre une rponse de sa duchesse. 
