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:-- Que voulez-vous, ma mignonne ? Et sa reconnaissance tait toujours jeune. Quelquefois Grandet, songeant que cette pauvre crature n'avait jamais entendu le moindre mot flatteur, qu'elle ignorait tous les sentiments doux que la femme inspire, et pouvait comparatre un jour devant Dieu, plus chaste que ne l'tait la Vierge Marie elle-mme ; Grandet, saisi de piti, disait en la regardant :
:-- As-tu quelques sous  me prter ? Et la pauvre femme, heureuse de pouvoir faire quelque chose pour un homme que son confesseur lui reprsentait comme son seigneur et matre, lui rendait, dans le courant de l'hiver, quelques cus sur l'argent des pingles. Lorsque Grandet tirait de sa poche la pice de cent sous alloue par mois pour les menues dpenses, le fil, les aiguilles et la toilette de sa fille, il ne manquait jamais, aprs avoir boutonn son gousset, de dire  sa femme :
:Sublimit perdue ! Grandet se croyait trs gnreux envers sa femme. Les philosophes qui rencontrent des Nanon, des madame Grandet, des Eugnie ne sont-ils pas en droit de trouver que l'ironie est le fond du caractre de la Providence ? Aprs ce dner, o, pour la premire fois, il fut question du mariage d'Eugnie, Nanon alla chercher une bouteille de cassis dans la chambre de monsieur Grandet, et manqua de tomber en descendant.
:Il ta soigneusement les branches des candlabres, mit la bobche  chaque pidestal, prit des mains de Nanon une chandelle neuve entortille d'un bout de papier, la ficha dans le trou, l'assura, l'alluma, et vint s'asseoir  ct de sa femme, en regardant alternativement ses amis, sa fille et les deux chandelles. L'abb Cruchot, petit homme dodu, grassouillet,  perruque rousse et plate,  figure de vieille femme joueuse, dit en avanant ses pieds bien chausss dans de forts souliers  agrafes d'argent :
:-- Partout ! lui dit le vieux vigneron, en se levant pour se promener de long en long dans la salle et se haussant le thorax par un mouvement plein d'orgueil comme son mot, partout ! Par la porte du couloir qui allait  la cuisine, il vit alors la grande Nanon, assise  son feu, ayant une lumire et se prparant  filer l, pour ne pas se mler  la fte.
:-- Mademoiselle, dit-il  Eugnie aprs avoir salu madame Grandet, vous tes toujours belle et sage, je ne sais en vrit ce que l'on peut vous souhaiter. Puis il prsenta une petite caisse que son domestique portait, et qui contenait une bruyre du Cap, fleur nouvellement apporte en Europe et fort rare.
:-- Parez-moi cette botte-l ? Madame des Grassins jeta les yeux sur les bocaux bleus o taient les bouquets des Cruchot, en cherchant leurs cadeaux avec la bonne foi joue d'une femme moqueuse. Dans cette conjoncture dlicate, l'abb Cruchot laissa la socit s'asseoir en cercle devant le feu et alla se promener au fond de la salle avec Grandet. Quand ces deux vieillards furent dans l'embrasure de la fentre la plus loigne des Grassins :
:En ce moment Grandet rentra sans la grande Nanon, dont le pas et celui du facteur retentirent dans les escaliers ; il tait suivi du voyageur qui depuis quelques instants excitait tant de curiosits et proccupait si vivement les imaginations, que son arrive en ce logis et sa chute au milieu de ce monde peut tre compare  celle d'un colimaon dans une ruche, ou  l'introduction d'un paon dans quelque obscure basse-cour de village.
:L'inconnu fut seul surpris de cette scne. Les autres personnes taient faites aux faons despotiques du bonhomme. Nanmoins, quand ces deux demandes et ces deux rponses furent changes, l'inconnu se leva, prsenta le dos au feu, leva l'un de ses pieds pour chauffer la semelle de ses bottes, et dit  Eugnie :
:Monsieur Charles, ainsi se nommait le fils de monsieur Grandet de Paris, en s'entendant interpeller, prit un petit lorgnon suspendu par une chane  son col, l'appliqua sur son oeil droit pour examiner et ce qu'il y avait sur la table et les personnes qui y taient assises, lorgna fort impertinemment madame des Grassins, et lui dit aprs avoir tout vu :
:Nanon laissa chapper un gros rire en entendant la premire plaisanterie que sa jeune matresse et jamais faite, et lui obit. Pendant qu'Eugnie et sa mre s'efforaient d'embellir la chambre destine par monsieur Grandet  son neveu, Charles se trouvait l'objet des attentions de madame des Grassins, qui lui faisait des agaceries.
:-- Il faut venir en province, dit-il en continuant, pour trouver des femmes de trente et quelques annes aussi fraches que l'est madame, aprs avoir eu des fils bientt Licencis en Droit. Il me semble tre encore au jour o les jeunes gens et les dames montaient sur des chaises pour vous voir danser au bal, madame, ajouta l'abb en se tournant vers son adversaire femelle. Pour moi, vos succs sont d'hier ...
:L'inattention du pre Grandet, ou, pour mieux dire, la proccupation dans laquelle le plongeait la lecture de sa lettre, n'chapprent ni au notaire ni au prsident qui tchaient d'en conjecturer le contenu par les imperceptibles mouvements de la figure du bonhomme, alors fortement claire par la chandelle. Le vigneron maintenait difficilement le calme habituel de sa physionomie. D'ailleurs chacun pourra se peindre la contenance affecte par cet homme en lisant la fatale lettre que voici :
:-- Et que voulez-vous que je veuille, monsieur l'abb ? Entendez-vous ainsi me donner de mauvais conseils ? Je ne suis pas arrive  l'ge de trente-neuf ans, avec une rputation sans tache, Dieu merci, pour la compromettre, mme quand il s'agirait de l'empire du Grand-Mogol. Nous sommes  un ge, l'un et l'autre, auquel on sait ce que parler veut dire. Pour un ecclsiastique, vous avez en vrit des ides bien incongrues. Fi ! cela est digne de Faublas.
:-- Madame, je n'ai point parl de cent millions. La tentation et t peut-tre au-dessus de nos forces  l'un et  l'autre. Seulement je crois qu'une honnte femme peut se permettre, en tout bien tout honneur, de petites coquetteries sans consquence, qui font partie de ses devoirs en socit, et qui ...
:-- Des Grassins, mon ami, je l'ai invit  dner, ce jeune homme. Il faudra que tu ailles prier monsieur et madame de Larsonnire, et les du Hautoy, avec la belle demoiselle du Hautoy, bien entendu ; pourvu qu'elle se mette bien ce jour-l ! Par jalousie, sa mre la fagote si mal ! J'espre, messieurs, que vous nous ferez l'honneur de venir, ajouta-t-elle en arrtant le cortge pour se retourner vers les deux Cruchot.
:-- Vous voil chez vous, mon neveu, dit le pre Grandet  Charles en lui ouvrant sa porte. Si vous aviez besoin de sortir, vous appelleriez Nanon. Sans elle, votre serviteur ! le chien vous mangerait sans vous dire un seul mot. Dormez bien. Bonsoir. Ha ! ha ! ces dames vous ont fait du feu, reprit-il. En ce moment la grande Nanon apparut, arme d'une bassinoire.
:-- Et qui me donnera du bois pour le four, et de la farine, et du beurre ? dit Nanon laquelle en sa qualit de premier ministre de Grandet prenait parfois une importance norme aux yeux d'Eugnie et de sa mre. Faut-il pas le voler, cet homme, pour fter votre cousin ? Demandez-lui du beurre, de la farine, du bois, il est votre pre, il peut vous en donner. Tenez, le voil qui descend pour voir aux provisions ...
:-- Nanon, je crois que l'oeuf gterait ce cuir-l. D'ailleurs, dis-lui que tu ne connais point la manire de cirer le maroquin, oui, c'est du maroquin, il achtera lui-mme  Saumur et t'apportera de quoi illustrer ses bottes. J'ai entendu dire qu'on fourre du sucre dans leur cirage pour le rendre brillant.
:-- Tu es bte, Nanon ! ils mangent, comme tout le monde, ce qu'ils trouvent. Est-ce que nous ne vivons pas des morts ? Qu'est-ce donc que les successions ? Le pre Grandet n'ayant plus d'ordre  donner, tira sa montre ; et voyant qu'il pouvait encore disposer d'une demi-heure avant le djeuner, il prit son chapeau, vint embrasser sa fille, et lui dit :
:-- Vous ... ou ... vous tes so ... so ... orti de bo ... bonne heure pooour me dire a, reprit Grandet en accompagnant cette rflexion d'un mouvement de sa loupe. H ! bien, mon vieux camaaaarade, je serai franc, et je vous dirai ce que vooous voooulez sa savoir. J'aimerais mieux, voyez-vooous, je ... jeter ma fi ... fi fille dans la Loire que de la dooonner  son cououousin : vous pou ... pou ... ouvez aaannoncer a. Mais non, laissez jaaser le le mon ... onde.
:-- Jusqu' mon retour, vous ne lui parlerez de rien, j'espre, m'ame Grandet, dit le vieillard en continuant. Je suis oblig d'aller faire aligner le foss de mes prs sur la route. Je serai revenu  midi pour le second djeuner, et je causerai avec mon neveu de ses affaires. Quant  toi, mademoiselle Eugnie, si c'est pour ce mirliflor que tu pleures, assez comme cela, mon enfant. Il partira, d'arre d'arre, pour les grandes Indes. Tu ne le verras plus ...
:Cette motion nerveuse chez une nature jusqu'alors en apparence calme et froide ragit sur madame Grandet, qui regarda sa fille avec cette intuition sympathique dont sont doues les mres pour l'objet de leur tendresse, et devina tout. Mais,  la vrit, la vie des clbres soeurs hongroises, attaches l'une  l'autre par une erreur de la nature, n'avait pas t plus intime que ne l'tait celle d'Eugnie et de sa mre, toujours ensemble dans cette embrasure de croise, ensemble  l'glise, et dormant ensemble dans le mme air.
:Madame Grandet leva les yeux au ciel, pour toute rponse. Nanon prit sa coiffe et sortit. Eugnie donna du linge blanc, elle alla chercher quelques-unes des grappes de raisin qu'elle s'tait amuse  tendre sur des cordes dans le grenier ; elle marcha lgrement le long du corridor pour ne point veiller son cousin, et ne put s'empcher d'couter  sa porte la respiration qui s'chappait en temps gaux de ses lvres.
:Charles, aprs avoir fait mille tours dans sa chambre en chanteronnant, descendit enfin. Heureusement, il n'tait encore que onze heures. Le parisien ! il avait mis autant de coquetterie  sa toilette que s'il se ft trouv au chteau de la noble dame qui voyageait en Ecosse. Il entra de cet air affable et riant qui sied si bien  la jeunesse, et qui causa une joie triste  Eugnie. Il avait pris en plaisanterie le dsastre de ses chteaux en Anjou, et aborda sa tante fort gaiement.
:Eugnie apporta le verre. Grandet tira de son gousset un couteau de corne  grosse lame, coupa une tartine, prit un peu de beurre, l'tendit soigneusement et se mit  manger debout. En ce moment, Charles sucrait son caf. Le pre Grandet aperut les morceaux de sucre, examina sa femme qui plit, et fit trois pas ; il se pencha vers l'oreille de la pauvre vieille, et lui dit :
:Il est impossible de se figurer l'intrt profond que cette scne muette offrait  ces trois femmes : Nanon avait quitt sa cuisine et regardait dans la salle pour voir comment les choses s'y passeraient. Charles ayant got son caf, le trouva trop amer et chercha le sucre que Grandet avait dj serr.
:-- Ta ! ta ! ta ! ta ! dit Grandet, voil les btises qui commencent. Je vois avec peine, mon neveu, vos jolies mains blanches. Il lui montra les espces d'paules de mouton que la nature lui avait mises au bout des bras. Voil des mains faites pour ramasser des cus ! Vous avez t lev  mettre vos pieds dans la peau avec laquelle se fabriquent les portefeuilles o nous serrons les billets de banque. Mauvais ! mauvais !
:Les pleurs et les sanglots retentissaient entre ces murailles d'une horrible faon et se rpercutaient dans les chos. Les trois femmes, saisies de piti, pleuraient : les larmes sont aussi contagieuses que peut l'tre le rire. Charles, sans couter son oncle, se sauva dans la cour, trouva l'escalier, monta dans sa chambre, et se jeta en travers sur son lit en se mettant la face dans les draps pour pleurer  son aise loin de ses parents.
:Eugnie frissonna en entendant son pre s'exprimant ainsi sur la plus sainte des douleurs. Ds ce moment, elle commena  juger son pre. Quoique assourdis, les sanglots de Charles retentissaient dans cette sonore maison ; et sa plainte profonde, qui semblait sortir de dessous terre, ne cessa que vers le soir, aprs s'tre graduellement affaiblie.
:-- Ta, ta, ta, ta, dit le tonnelier sur quatre tons chromatiques, le fils de mon frre par-ci, mon neveu par l. Charles ne nous est de rien, il n'a ni sou ni maille ; son pre a fait faillite ; et, quand ce mirliflor aura pleur son sol, il dcampera d'ici ; je ne veux pas qu'il rvolutionne ma maison.
:-- Allons, voil tes litanies, dit-il  sa femme en haussant les paules. Faire faillite, Eugnie, reprit-il, est un vol que la loi prend malheureusement sous sa protection. Des gens ont donn leurs denres  Guillaume Grandet sur sa rputation d'honneur et de probit, puis il a tout pris, et ne leur laisse que les yeux pour pleurer. Le voleur de grand chemin est prfrable au banqueroutier : celui-l vous attaque, vous pouvez vous dfendre, il risque sa tte ; mais l'autre ... Enfin Charles est dshonor.
:Ces mots retentirent dans le coeur de la pauvre fille et y pesrent de tout leur poids. Probe autant qu'une fleur ne au fond d'une fort est dlicate, elle ne connaissait ni les maximes du monde, ni ses raisonnements captieux, ni ses sophismes : elle accepta donc l'atroce explication que son pre lui donnait  dessein de la faillite, sans lui faire connatre la distinction qui existe entre une faillite involontaire et une faillite calcule.
:Elles restrent de nouveau silencieuses. Eugnie tirait ses points avec une rgularit de mouvement qui et dvoil  un observateur les fcondes penses de sa mditation. Le premier dsir de cette adorable fille tait de partager le deuil de son cousin. Vers quatre heures, un coup de marteau brusque retentit au coeur de madame Grandet.
:-- H ! bien, mon neveu, vous avez du chagrin. Oui, pleurez, c'est naturel. Un pre est un pre. Mais faut prendre notre mal en patience. Je m'occupe de vous pendant que vous pleurez. Je suis un bon parent, voyez-vous. Allons, du courage. Voulez-vous boire un petit verre de vin ? Le vin ne cote rien  Saumur, on y offre du vin comme dans les Indes une tasse de th.
:Cette clmence insolite, cette amre gaiet frapprent madame Grandet qui regarda son mari fort attentivement. Le bonhomme ... Ici peut-tre est-il convenable de faire observer qu'en Touraine, en Anjou, en Poitou, dans la Bretagne, le mot bonhomme, dj souvent employ pour dsigner Grandet, est dcern aux hommes les plus cruels comme aux plus bonasses, aussitt qu'ils sont arrivs  un certain ge. Ce titre ne prjuge rien sur la mansutude individuelle. Le bonhomme, donc, prit son chapeau, ses gants, et dit :
:Il admira ds lors l'innocence de ces moeurs dont il se moquait la veille. Aussi, quand Eugnie prit des mains de Nanon le bol de faence plein de caf  la crme pour le lui servir avec toute l'ingnuit du sentiment, et en lui jetant un bon regard, ses yeux se mouillrent-ils de larmes, il lui prit la main et la baisa.
:-- Premirement, reprit le magistrat, par le dpt du bilan au greffe du tribunal, que fait le ngociant lui-mme, ou son fond de pouvoirs, dment enregistr. Deuximement,  la requte des cranciers. Or, si le ngociant ne dpose pas de bilan, si aucun crancier ne requiert du tribunal un jugement qui dclare le susdit ngociant en faillite, qu'arriverait-il ?
:-- Monsieur Grandet de Saumur pa, pa, par ci, monsieur Grandet, det, det de Saumur par l. Il aime son frre, il aime son ne, ne, neveu. Grandet est un bon pa, pa, parent, et il a de trs bonnes intentions. Il a bien vendu sa r, r, rcolte. Ne dclarez pas la fa, fa, fa, fa, faillite, aaassemblez-vous, no, no, nommez des li, li, liquidateurs. Aaalors Grandet ve, , erra. Voous au, au, aurez ez bien davantage en liquidant qu'en lai, lai, laissant les gens de justice y mettre le n, n, nez ... Hein ! pas vrai ?
:-- Attendu qu'en principe, selon Bentham, l'argent est une marchandise, et que ce qui reprsente l'argent devient galement marchandise, reprit le prsident ; attendu qu'il est notoire que, soumise aux variations habituelles qui rgissent les choses commerciales, la marchandisebillet, portant telle ou telle signature, comme tel ou tel article, abonde ou manque sur la place, qu'elle est chre ou tombe  rien, le tribunal ordonne ... (tiens ! que je suis bte, pardon), je suis d'avis que vous pourrez racheter votre frre pour vingt-cinq du cent.
:-- Ces Anglais ont qu, qu, quelquefois du bon, bon sens, dit Grandet. Ainsi, se, se, se, selon Ben, Ben, Ben, Bentham, si les effets de mon frre ... va, va, va, va, valent ... ne valent pas. Si. Je, je, je, dis bien, n'est-ce pas ? Cela me parat clair ... Les cranciers seraient ... Non, ne seraient pas. Je m'een, entends.
:-- En quit, si les effets de votre frre se ngocient (ngocient, entendez-vous bien ce terme ?) sur la place  tant pour cent de perte ; si l'un de vos amis a pass par l ; s'il les a rachets, les cranciers n'ayant t contraints par aucune violence  les donner, la succession de feu Grandet de Paris se trouve loyalement quitte.
:-- Ah ! je le savais bien s'cria le banquier en regardant sa femme. Que te disais-je en route, madame des Grassins ? Grandet a de l'honneur jusqu'au bout des cheveux, et ne souffrira pas que son nom reoive la plus lgre atteinte ! L'argent sans l'honneur est une maladie. Il y a de l'honneur dans nos provinces ! Cela est bien, trs bien Grandet. Je suis un vieux militaire, je ne sais pas dguiser ma pense ; je la dis rudement : cela est, mille tonnerres ! sublime.
:-- J'aurais bien plus de confiance en vous que dans le prsident, lui dit-il. Puis il y a des anguilles sous roche, ajouta-t-il en remuant sa loupe. Je veux me mettre dans la rente ; j'ai quelques milliers de francs de rente  faire acheter, et je ne veux placer qu' quatre-vingts francs. Cette mcanique baisse, dit-on,  la fin des mois. Vous vous connaissez  a, pas vrai ?
:-- Pas grand'chose pour commencer. _Motus_ ! Je veux jouer ce jeu-l sans qu'on n'en sache rien. Vous me concluriez un march pour la fin du mois ; mais n'en dites rien aux Cruchot, a les taquinerait. Puisque vous allez  Paris, nous y verrons en mme temps, pour mon pauvre neveu, de quelle couleur sont les atouts.
:Les chefs des deux familles rivales s'en allrent ensemble. Ni les uns ni les autres ne songeaient plus  la trahison dont s'tait rendu coupable Grandet le matin envers le pays vignoble, et se sondrent mutuellement, mais en vain, pour connatre ce qu'ils pensaient sur les intentions relles du bonhomme en cette nouvelle affaire.
:En quelques instants la nouvelle de la magnanime rsolution de Grandet se rpandit dans trois maisons  la fois, et il ne fut plus question dans toute la ville que de ce dvouement fraternel. Chacun pardonnait  Grandet sa vente faite au mpris de la foi jure entre les propritaires, en admirant son honneur, en vantant une gnrosit dont on ne le croyait pas capable. Il est dans le caractre franais de s'enthousiasmer, de se colrer, de se passionner pour le mtore du moment, pour les btons flottants de l'actualit. Les tres collectifs, les peuples, seraient-ils donc sans mmoire ?
:-- Ne lche pas le chien et ne dors pas, nous avons  travailler ensemble. A onze heures Cornoiller doit se trouver  ma porte avec le berlingot de Froidfond. Ecoute-le venir afin de l'empcher de cogner, et dis-lui d'entrer tout bellement. Les lois de police dfendent le tapage nocturne. D'ailleurs le quartier n'a pas besoin de savoir que je vais me mettre en route.
:Tout  coup son oeil rencontra celui de son pre, dont le regard, quelque vague et insouciant qu'il ft, la glaa de terreur. Le bonhomme et Nanon taient accoupls par un gros gourdin dont chaque bout reposait sur leur paule droite et soutenait un cble auquel tait attach un barillet semblable  ceux que le pre Grandet s'amusait  faire dans son fournil  ses moments perdus.
:-- Mon pre s'en va, dit Eugnie qui du haut de l'escalier avait tout entendu. Le silence tait rtabli dans la maison, et le lointain roulement de la voiture, qui cessa par degrs, ne retentissait dj plus dans Saumur endormi. En ce moment, Eugnie entendit en son coeur, avant de l'couter par l'oreille, une plainte qui pera les cloisons, et qui venait de la chambre de son cousin. Une bande lumineuse, fine autant que le tranchant d'un sabre, passait par la fente de la porte et coupait horizontalement les balustres du vieil escalier.
:-- Il a sans doute arrang toutes ses affaires pour pouvoir bientt quitter la France, pensa-t-elle. Ses yeux tombrent sur deux lettres ouvertes. Ces mots qui en commenaient une : Ma chre Annette ... lui causrent un blouissement. Son coeur palpita, ses pieds se clourent sur le carreau. Sa chre Annette, il aime, il est aim ! Plus d'espoir ! Que lui dit-il ? Ces ides lui traversrent la tte et le coeur. Elle lisait ces mots partout, mme sur les carreaux, en traits de flammes.
:-- Dj renoncer  lui ! Non, je ne lirai pas cette lettre. Je dois m'en aller. Si je la lisais, cependant ? Elle regarda Charles, lui prit doucement la tte, la posa sur le dos du fauteuil, et il se laissa faire comme un enfant qui, mme en dormant, connat encore sa mre et reoit, sans s'veiller, ses soins et ses baisers. Comme une mre, Eugnie releva la main pendante, et, comme une mre, elle baisa doucement les cheveux. Chre Annette ! Un dmon lui criait ces deux mots aux oreilles.
:-- Je sais que je fais peut-tre mal, mais je lirai la lettre, dit-elle. Eugnie dtourna la tte, car sa noble probit gronda. Pour la premire fois de sa vie, le bien et le mal taient en prsence dans son coeur. Jusque-l elle n'avait eu  rougir d'aucune action. La passion, la curiosit l'emportrent. A chaque phrase, son coeur se gonfla davantage, et l'ardeur piquante qui anima sa vie pendant cette lecture lui rendit encore plus friands les plaisirs du premier amour.
:-- Vous tes niais, Charles, lui disait-elle. J'aurai bien de la peine  vous apprendre le monde. Vous avez t trs mal pour monsieur des Lupeaulx. Je sais bien que c'est un homme peu honorable ; mais attendez qu'il soit sans pouvoir, alors vous le mpriserez  votre aise. Savez-vous ce que madame Campan nous disait ?
:-- Mes enfants, tant qu'un homme est au Ministre, adorez-le ; tombe-t-il, aidez  le traner  la voirie. Puissant, il est une espce de dieu ; dtruit, il est au-dessous de Marat dans son gout, parce qu'il vit et que Marat tait mort. La vie est une suite de combinaisons, et il faut les tudier, les suivre, pour arriver  se maintenir toujours en bonne position.
:-- Chut, chut, mon cousin, pas si haut, n'veillons personne. Voici, dit-elle en ouvrant la bourse, les conomies d'une pauvre fille qui n'a besoin de rien. Charles, acceptez-les. Ce matin, j'ignorais ce qu'tait l'argent, vous me l'avez appris, ce n'est qu'un moyen, voil tout. Un cousin est presque un frre, vous pouvez bien emprunter la bourse de votre soeur.
:-- L, voyez-vous, une chose qui m'est aussi prcieuse que la vie. Cette bote est un prsent de ma mre. Depuis ce matin je pensais que, si elle pouvait sortir de sa tombe, elle vendrait elle-mme l'or que sa tendresse lui a fait prodiguer dans ce ncessaire ; mais, accomplie par moi, cette action me paratrait un sacrilge. Eugnie serra convulsivement la main de son cousin en entendant ces derniers mots.
:-- Non, reprit-il aprs une lgre pause, pendant laquelle tous deux ils se jetrent un regard humide, non, je ne veux ni le dtruire, ni le risquer dans mes voyages. Chre Eugnie, vous en serez dpositaire. Jamais ami n'aura confi quelque chose de plus sacr  son ami. Soyez-en juge. Il alla prendre la bote, la sortit du fourreau, l'ouvrit et montra tristement  sa cousine merveille un ncessaire o le travail donnait  l'or un prix bien suprieur  celui de son poids.
:-- Non, dit-il en souriant. Cette femme est ma mre, et voici mon pre, qui sont votre tante et votre oncle. Eugnie, je devrais vous supplier  genoux de me garder ce trsor. Si je prissais en perdant votre petite fortune, cet or vous ddommagerait ; et,  vous seule, je puis laisser les deux portraits, vous tes digne de les conserver ; mais dtruisez-les, afin qu'aprs vous ils n'aillent pas en d'autres mains ... Eugnie se taisait.
:Tous deux ils s'endormirent dans le mme rve, et Charles commena ds lors  jeter quelques roses sur son deuil. Le lendemain matin, madame Grandet trouva sa fille se promenant avant le djeuner en compagnie de Charles. Le jeune homme tait encore triste comme devait l'tre un malheureux descendu pour ainsi dire au fond de ses chagrins, et qui, en mesurant la profondeur de l'abme o il tait tomb, avait senti tout le poids de sa vie future.
:-- Mon cher oncle, reprit Charles en le regardant d'un air inquiet comme s'il et craint de blesser sa susceptibilit, ma cousine et ma tante ont bien voulu accepter un faible souvenir de moi ; veuillez  votre tour agrer des boutons de manche qui me deviennent inutiles : ils vous rappelleront un pauvre garon qui, loin de vous, pensera certes  ceux qui dsormais seront toute sa famille.
:Elle se sauva sous la vote, Charles l'y suivit ; en le voyant, elle se retira au pied de l'escalier et ouvrit la porte battante ; puis, sans trop savoir o elle allait, Eugnie se trouva prs du bouge de Nanon,  l'endroit le moins clair du couloir ; l Charles, qui l'avait accompagne, lui prit la main, l'attira sur son coeur, la saisit par la taille, et l'appuya doucement sur lui. Eugnie ne rsista plus ; elle reut et donna le plus pur, le plus suave, mais aussi le plus entier de tous les baisers.
:A dix heures et demie, la famille se mit en route pour accompagner Charles  la diligence de Nantes. Nanon avait lch le chien, ferm la porte, et voulut porter le sac de nuit de Charles. Tous les marchands de la vieille rue taient sur le seuil de leurs boutiques pour voir passer ce cortge, auquel se joignit sur la place matre Cruchot.
:Ne comprenant pas les paroles du vieux tonnelier, qu'il avait interrompu, Charles rpandit sur le visage tann de son oncle des larmes de reconnaissance, tandis qu'Eugnie serrait de toutes ses forces la main de son cousin et celle de son pre. Le notaire seul souriait en admirant la finesse de Grandet, car lui seul avait bien compris le bonhomme. Les quatre Saumurois, environns de plusieurs personnes, restrent devant la voiture jusqu' ce qu'elle partt ; puis, quand elle disparut sur le pont et ne retentit plus que dans le lointain :
:-- Bon ! a va bien, disait Grandet en se frottant les mains  la lecture des lettres que lui crivait  ce sujet des Grassins. Quelques autres ne consentirent audit dpt que sous la condition de faire bien constater leurs droits, ne renoncer  aucuns, et se rserver mme celui de faire dclarer la faillite. Nouvelle correspondance, aprs laquelle Grandet de Saumur consentit  toutes les rserves demandes. Moyennant cette concession, les cranciers bnins firent entendre raison aux cranciers durs. Le dpt eut lieu, non sans quelques plaintes.
:-- Si j'avais eu un homme  moi, je l'aurais ... suivi dans l'enfer. Je l'aurais ... quoi ... Enfin, j'aurais voulu m'exterminer pour lui ; mais ... rien. Je mourrai sans savoir ce que c'est que la vie. Croiriez-vous, mademoiselle, que ce vieux Cornoiller, qu'est un bon homme tout de mme, tourne autour de ma jupe, rapport  mes rentes, tout comme ceux qui viennent ici flairer le magot de monsieur, en vous faisant la cour ? Je vois a, parce que je suis encore fine, quoique je sois grosse comme une tour ; h ! bien, mam'zelle, a me fait plaisir, quoique a ne soye pas de l'amour.
:Deux mois se passrent ainsi. Cette vie domestique, jadis si monotone, s'tait anime par l'immense intrt du secret qui liait plus intimement ces trois femmes. Pour elles, sous les planchers gristres de cette salle, Charles vivait, allait, venait encore. Soir et matin Eugnie ouvrait la toilette et contemplait le portrait de sa tante. Un dimanche matin elle fut surprise par sa mre au moment o elle tait occupe  chercher les traits de Charles dans ceux du portrait. Madame Grandet fut alors initie au terrible secret de l'change fait par le voyageur contre le trsor d'Eugnie.
:Les yeux d'Eugnie devinrent fixes, et ces deux femmes demeurrent dans un effroi mortel pendant la moiti de la matine. Elles furent assez troubles pour manquer la grand'messe, et n'allrent qu' la messe militaire. Dans trois jours l'anne 1819 finissait. Dans trois jours devait commencer une terrible action, une tragdie bourgeoise sans poison, ni poignard, ni sang rpandu ; mais, relativement aux acteurs, plus cruelle que tous les drames accomplis dans l'illustre famille des Atrides.
:La pauvre mre subissait de tels troubles depuis deux mois que les manches de laine dont elle avait besoin pour son hiver n'taient pas encore finies. Ce fait domestique, minime en apparence, eut de tristes rsultats pour elle. Faute de manches, le froid la saisit d'une faon fcheuse au milieu d'une sueur cause par une pouvantable colre de son mari.
:-- Grandet, fais donc allumer par Nanon un peu de feu chez moi ; le froid est si vif que je gle sous ma couverture. Je suis arrive  un ge o j'ai besoin de mnagements. D'ailleurs, reprit-elle aprs une lgre pause, Eugnie viendra s'habiller l. Cette pauvre fille pourrait gagner une maladie  faire sa toilette chez elle par un temps pareil. Puis nous irons te souhaiter le bon an prs du feu, dans la salle.
:-- Quoi qu'il a donc, notre matre ? dit Nanon en entrant chez sa matresse pour y allumer du feu. D'abord, il m'a dit : Bonjour, bon an, grosse bte ! Va faire du feu chez ma femme, elle a froid. Ai-je t sotte quand je l'ai vu me tendant la main pour me donner un cu de six francs qui n'est quasi point rogn du tout ! tenez, madame, regardez-le donc ? Oh ! le brave homme. C'est un digne homme, tout de mme. Il y en a qui, pus y deviennent vieux, pus y durcissent ; mais lui, il se fait doux comme votre cassis, et y rabonit. C'est un ben parfait, un ben bon homme ...
:Grandet descendait l'escalier en pensant  mtamorphoser promptement ses cus parisiens en bon or et  son admirable spculation des rentes sur l'Etat. Il tait dcid  placer ainsi ses revenus jusqu' ce que la rente atteignit le taux de cent francs. Mditation funeste  Eugnie. Aussitt qu'il entra, les deux femmes lui souhaitrent une bonne anne, sa fille en lui sautant au cou et le clinant, madame Grandet gravement et avec dignit.
:-- Ah ! ah ! mon enfant, dit-il en baisant sa fille sur les joues, je travaille pour toi, vois-tu ?... je veux ton bonheur. Il faut de l'argent pour tre heureux. Sans argent, bernique. Tiens, voil un napolon tout neuf, je l'ai fait venir de Paris. Nom d'un petit bonhomme, il n'y a pas un grain d'or ici. Il n'y a que toi qui as de l'or. Montre-moi ton or, fifille.
:-- H ! bien, aprs, hein ? Ca nous aidera tous  digrer. Ce gros des Grassins, il nous a envoy a tout de mme, reprit-il. Ainsi mangez, mes enfants, a ne nous cote rien. Il va bien des Grassins, je suis content de lui. Le merluchon rend service  Charles, et gratis encore. Il arrange trs bien les affaires de ce pauvre dfunt Grandet.
:-- Je crois bien que je ne te donnerai plus rien. Pas seulement a ! dit-il en faisant claquer l'ongle de son pouce sous sa matresse dent. Vous mprisez donc votre pre, vous n'avez donc pas confiance en lui, vous ne savez donc pas ce que c'est qu'un pre. S'il n'est pas tout pour vous, il n'est rien. O est votre or ?
:Eugnie fondit en larmes et se sauva prs de sa mre. Aprs avoir fait un certain nombre de fois le tour de son jardin dans la neige, sans s'apercevoir du froid, Grandet se douta que sa fille devait tre chez sa femme ; et, charm de la prendre en contravention  ses ordres, il grimpa les escaliers avec l'agilit d'un chat, et apparut dans la chambre de madame Grandet au moment o elle caressait les cheveux d'Eugnie dont le visage tait plong dans le sein maternel.
:-- Je ne savais rien de tout ceci, rpondit-elle en se tournant du ct de la ruelle du lit pour ne pas subir les regards tincelants de son mari. Je souffre tant de votre violence, que si j'en crois mes pressentiments, je ne sortirai d'ici que les pieds en avant. Vous auriez d m'pargner en ce moment, monsieur, moi qui ne vous ai jamais caus de chagrin, du moins, je le pense. Votre fille vous aime, je la crois innocente autant que l'enfant qui nat ; ainsi ne lui faites pas de peine, rvoquez votre arrt. Le froid est bien vif, vous pouvez tre cause de quelque grave maladie.
:-- Je ne la verrai ni ne lui parlerai. Elle restera dans sa chambre au pain et  l'eau jusqu' ce qu'elle ait satisfait son pre. Que diable, un chef de famille doit savoir o va l'or de sa maison. Elle possdait les seules roupies qui fussent en France peut-tre, puis des gnovines, des ducats de Hollande.
:-- A l'eau ? cria le bonhomme,  l'eau ! Vous tes folle, madame Grandet. Ce que j'ai dit est dit, vous le savez. Si vous voulez avoir la paix au logis, confessez votre fille, tirez-lui les vers du nez ? les femmes s'entendent mieux entre elles  a que nous autres. Quoi qu'elle ait pu faire, je ne la mangerai point. A-t-elle peur de moi ? Quand elle aurait dor son cousin de la tte aux pieds, il est en pleine mer, hein ! nous ne pouvons pas courir aprs ...
:-- En vrit, monsieur Grandet, si vous voulez me tuer, vous n'avez qu' continuer ainsi. Je vous le dis, monsieur, et, dt-il m'en coter la vie, je vous le rpterais encore : vous avez tort envers votre fille, elle est plus raisonnable que vous ne l'tes. Cet argent lui appartenait, elle n'a pu qu'en faire un bel usage, et Dieu seul a le droit de connatre nos bonnes oeuvres. Monsieur, je vous en supplie, rendez vos bonnes grces  Eugnie ?... Vous amoindrirez ainsi l'effet du coup que m'a port votre colre, et vous me sauverez peut-tre la vie. Ma fille, monsieur, rendez-moi ma fille.
:Les paroles de cette femme taient constamment saintes et chrtiennes. Quand, au moment de djeuner prs d'elle, son mari venait se promener dans sa chambre, elle lui dit, pendant les premiers mois de l'anne, les mmes discours, rpts avec une douceur anglique, mais avec la fermet d'une femme  qui une mort prochaine donnait le courage qui lui avait manqu pendant sa vie.
:-- Monsieur, je vous remercie de l'intrt que vous prenez  ma sant, lui rpondait-elle quand il lui avait fait la plus banale des demandes ; mais si vous voulez rendre mes derniers moments moins amers et allger mes douleurs, rendez vos bonnes grces  notre fille ; montrez-vous chrtien, poux et pre.
:-- Tu es un peu plotte aujourd'hui, ma pauvre femme. L'oubli le plus complet de sa fille semblait tre grav sur son front de grs, sur ses lvres serres. Il n'tait mme pas mu par les larmes que ses vagues rponses, dont les termes taient  peine varis, faisaient couler le long du blanc visage de sa femme.
:-- Eh ! bien, disait-elle aux dtracteurs du bonhomme, est-ce que nous ne devenons pas tous plus durs en vieillissant ? pourquoi ne voulez-vous pas qu'il se racornisse un peu, cet homme ? Taisez donc vos menteries. Mademoiselle vit comme une reine. Elle est seule, eh ! bien, c'est son got. D'ailleurs, mes matres ont des raisons majeures.
:-- Eh ! bien, ma fille, laisse  monsieur Cruchot le soin d'arranger cette affaire, puisqu'il rpond du succs. Il connat ton pre et sait comment il faut le prendre. Si tu veux me voir heureuse pendant le peu de temps qui me reste  vivre, il faut,  tout prix, que ton pre et toi vous soyez rconcilis.
:-- Eugnie pourra renoncer purement et simplement  la succession de sa mre. Vous ne voulez pas la dshriter, n'est-ce pas ? Mais, pour obtenir un partage de ce genre, ne la rudoyez pas. Ce que je vous dis l, mon vieux, est contre mon intrt. Qu'ai-je  faire, moi ?... des liquidations, des inventaires, des ventes, des partages ...
:-- Allons, la mre, tu peux passer la journe avec ta fille, je vais  Froidfond. Soyez gentilles toutes deux. C'est le jour de notre mariage, ma bonne femme : tiens, voil dix cus pour ton reposoir de la Fte-Dieu. Il y a assez longtemps que tu veux en faire un, rgale-toi ! Amusez-vous, soyez joyeuses, portez-vous bien. Vive la joie ! Il jeta dix cus de six francs sur le lit de sa femme et lui prit la tte pour la baiser au front.
:Enfin il prit son parti, revint  Saumur  l'heure du dner, rsolu de plier devant Eugnie, de la cajoler, de l'amadouer afin de pouvoir mourir royalement en tenant jusqu'au dernier soupir les rnes de ses millions. Au moment o le bonhomme, qui par hasard avait pris son passe-partout, montait l'escalier  pas de loup pour venir chez sa femme, Eugnie avait apport sur le lit de sa mre le beau ncessaire. Toutes deux, en l'absence de Grandet, se donnaient le plaisir de voir le portrait de Charles, en examinant celui de sa mre.
:-- Fifille, dit-il, au lieu de signer cet acte qui cotera gros  faire enregistrer, si tu voulais renoncer purement et simplement  la succession de ta pauvre chre mre dfunte, et t'en rapporter  moi pour l'avenir, j'aimerais mieux a. Je te ferais alors tous les mois une bonne grosse rente de cent francs. Vois, tu pourrais payer autant de messes que tu voudrais  ceux pour lesquels tu en fais dire ... Hein ! cent francs par mois, en livres ?
:-- Va, mon enfant, tu donnes la vie  ton pre ; mais tu lui rends ce qu'il t'a donn : nous sommes quittes. Voil comment doivent se faire les affaires. La vie est une affaire. Je te bnis ! Tu es une vertueuse fille, qui aime bien son papa. Fais ce que tu voudras maintenant. A demain donc, Cruchot, dit-il en regardant le notaire pouvant. Vous verrez  bien prparer l'acte de renonciation au greffe du tribunal.
:Le lendemain, vers midi, fut signe la dclaration par laquelle Eugnie accomplissait elle-mme sa spoliation. Cependant, malgr sa parole,  la fin de la premire anne, le vieux tonnelier n'avait pas encore donn un sou des cent francs par mois si solennellement promis  sa fille. Aussi, quand Eugnie lui en parla plaisamment, ne put-il s'empcher de rougir ; il monta vivement  son cabinet, revint, et lui prsenta environ le tiers des bijoux qu'il avait pris  son neveu.
:Nanmoins le vieillard, quoique robuste encore, sentit la ncessit d'initier sa fille aux secrets du mnage. Pendant deux annes conscutives il lui fit ordonner en sa prsence le menu de la maison, et recevoir les redevances. Il lui apprit lentement et successivement les noms, la contenance de ses clos, de ses fermes. Vers la troisime anne il l'avait si bien accoutume  toutes ses faons d'avarice, il les avait si vritablement tournes chez elle en habitudes, qu'il lui laissa sans crainte les clefs de la dpense, et l'institua la matresse au logis.
:Lorsque le cur de la paroisse vint l'administrer, ses yeux, morts en apparence depuis quelques heures, se ranimrent  la vue de la croix, des chandeliers, du bnitier d'argent qu'il regarda fixement, et sa loupe remua pour la dernire fois. Lorsque le prtre lui approcha des lvres le crucifix en vermeil pour lui faire baiser le Christ, il fit un pouvantable geste pour le saisir. Ce dernier effort lui cota la vie. Il appela Eugnie, qu'il ne voyait pas quoiqu'elle ft agenouille devant lui et qu'elle baignt de ses larmes une main dj froide.
:Le jour o matre Cruchot remit  sa cliente l'tat de la succession, devenue claire et liquide, Eugnie resta seule avec Nanon, assises l'une et l'autre de chaque ct de la chemine de cette salle si vide, o tout tait souvenir, depuis la chaise  patins sur laquelle s'asseyait sa mre jusqu'au verre dans lequel avait bu son cousin.
:-- Quoique monsieur de Froidfond ait cinquante ans, disait-elle, il ne parat pas plus g que ne l'est monsieur Cruchot ; il est veuf, il a des enfants, c'est vrai ; mais il est marquis, il sera pair de France, et par le temps qui court trouvez donc des mariages de cet acabit. Je sais de science certaine que le pre Grandet, en runissant tous ses biens  la terre de Froidfond, avait l'intention de s'enter sur les Froidfond. Il me l'a souvent dit. Il tait malin, le bonhomme.
:-- Et quand on a cent mille livres de rente, un nom, une famille, que l'on va  la cour, car je vous ferai nommer gentilhomme de la chambre, on devient tout ce qu'on veut tre, disait-elle  Charles. Ainsi vous serez,  votre choix, matre des requtes au conseil d'Etat, prfet, secrtaire d'ambassade, ambassadeur. Charles X aime beaucoup d'Aubrion, ils se connaissent depuis l'enfance.
